Des membres du « judiciaire » sont impliqués dans le « festival des terres » qui aurait eu lieu durant le mandat du précédent gouvernement. C’est ce qu’avait affirmé Showkutally Soodhun le 26 juin dernier. Dans la foulée, le ministre des Terres avait requis l’ouverture d’enquêtes pour faire la lumière sur ceux ayant bénéficié de largesses supposées de l’Etat. C’est ce qui a conduit  l’Independent Commission against Corruption (ICAC) à initier, le 6 juillet, une « preliminary enquiry » sur le renouvellement du bail accordé à Sun Tan Hotels sur des pas géométriques à Palmar. Selon la version à charge, l’entreprise aurait bénéficié de l’intervention d’un haut cadre du judiciaire, mari d’un des principaux actionnaires de la société. Laissant planer des soupçons de conflit d’intérêts.

L’audition de l’ancien Senior Chief Executive du ministère des Terres, Noorani Oozeer, par la commission est passée assez inaperçue ce mardi. La machine s’est toutefois emballée au sujet du « membre du judiciaire », soit le Directeur des poursuites publiques (DPP), Satyajit Boolell. Ce mercredi, la rumeur a enflé. Durant la journée, il a été un temps question d’une « arrest upon arrival » du DPP, tout juste rentré d’un déplacement à l’étranger. Hier soir, les salles de rédaction sont restées en alerte jusqu’à assez tard, face à une rumeur persistante que Boolell allait être emmené manu militari au CCID dans la nuit.

Une rumeur accueillie avec circonspection à l’ICAC. Les officiers faisant comprendre que leur enquête étant loin d’être terminée, une arrestation relèverait de l’impossible. En effet, l’une des principales distinctions entre le mode de fonctionnement de la police et celui de la Commission anticorruption concerne la manière dont les enquêtes sont menées. Au Central Criminal Investigation Department, par exemple, un suspect peut être arrêté même si l’enquête sur le délit qui lui est reproché n’en est qu’à son stade préliminaire.

Or, à l’ICAC, c’est après un round poussé d’audition et d’enquête que le suspect est interrogé under warning. Ce n’est qu’à l’issue de cette procédure qu’une arrestation a alors lieu. Celle-ci n’intervient d’ailleurs qu’après l’envoi au Commissaire de police d’une correspondance de l’ICAC requérant l’arrestation du suspect. Or, à Ebène, là où la Commission anticorruption a récemment élu domicile, on estime que l’enquête n’est bouclée qu’à 50% pour l’heure. Et qu’à ce stade, un «case» contre le DPP n’est pas encore clairement établi.

D’ailleurs, que reproche-t-on au juste à Satyajit Boolell ? Il faut savoir qu’en 2008, celui-ci exerce alors en tant que State Counsel au bureau de l’Attorney General. En cette capacité, Boolell est appelé à fournir des conseils légaux au gouvernement. Avec une petite poignée de ses collègues, l’actuel DPP est alors l’un des cadres de l’Attorney General’s Office appelé à donner régulièrement des avis sur les questions liées aux terres de l’Etat. C’est ainsi qu’il fournit des conseils au gouvernement sur la manière dont les détenteurs de baux sur les pas géométriques doivent être traités et les sommes dues par eux. L’avis donné par Boolell est général et est applicable à des centaines de détenteurs de baux de l’Etat.

Trois ans plus tard, Boolell est désormais DPP et indépendant du bureau de l’Attorney General. Ce n’est pas en tant que DPP mais à titre privé et en tant que directeur et représentant de sa femme qu’il se rend cette année-là à une rencontre réunissant les sociétaires de Sun Tan Hotels et des représentants de l’Etat pour régler un litige portant sur le montant de l’Indemnity Fee payable par l’entreprise. Durant la réunion, les solutions possibles pour régler le litige sont évoquées. Un accord est trouvé entre le ministère des Terres et la société Sun Tan Hotels, non pas sur la base des suggestions alors faites par Satyajit Boolell, mais plutôt à travers l’ensemble des arguments soumis par les actionnaires de la société.

D’ailleurs, fait remarquer un proche du dossier, même s’il le voulait, le DPP n’aurait aucun moyen d’influer sur la décision du ministère des Terres. « Le DPP agit uniquement en matière d’affaires et de poursuites criminelles. Sa juridiction est strictement limitée à cela. Il n’avait pas moyen d’user de sa position pour influencer une décision de l’Etat hors de son champ de compétences », confie cette source proche du dossier.

Face à l’emballement médiatique, et les rumeurs persistantes sur l’audition de Satyajit Boolell  par le CCID ce jeudi après-midi, les proches du DPP affirment qu’il est « dans un fighting mood ». Car persuadé que sur le fond, il n’a rien à se reprocher. Ils le disent toutefois « très affecté » par les rumeurs de ces derniers jours sur sa prétendue implication dans cette affaire. Dans un communiqué, celui-ci se dit « profondément choqué par les inexactitudes colportées » dans des articles de presse. Mais ne peut « pour le moment commenter cette affaire, eu égard à [sa] fonction constitutionnelle ».

Peu avant 16h, ce jeudi, l’ICAC a également émis un communiqué déplorant les « spéculations » parues dans la presse avant de lancer « un appel à la retenue de tout un chacun, afin que l’enquête puisse être menée convenablement et en toute sérénité». Dans son communiqué, l’ICAC détaille également la procédure qu’elle suit dans ce type d’enquête. Aux Casernes centrales, l’humeur est également à la retenue ce jeudi après-midi. Un responsable de la police précisant au passage que l’enquête sera menée de bout en bout par l’ICAC, la police n’intervenant que s’il doit y avoir une arrestation.