Le dimanche 11 mars 2068, après 53 ans d’existence, la Constitution de la IIRépublique nous réserve une nouvelle surprise. La plus improbable d’entre toutes. Dix minutes après la fermeture des bureaux de vote, la population découvre avec stupeur l’identité du nouveau président de la République. Tous les sondages avaient prévu une lutte serrée entre les candidats des deux principaux blocs politiques. Mais aucun d’entre eux n’avait prédit que celui qui pointait à la troisième place tout le long de la campagne allait finir par remporter la présidentielle à un tour avec 28% des suffrages.

Certes, un candidat indépendant est arrivé deux fois en deuxième position depuis les premières élections présidentielles de 2015. Mais jamais on n’avait pensé qu’un seul homme, sur la base de son parcours personnel et de son charisme, arriverait à se faire élire comme chef d’Etat. Ce soir, les médias grouillent d’analyses sur la manière dont le pays sera gouverné dorénavant. Comment se passera la cohabitation entre le nouveau président, homme d’aucun parti, et le gouvernement KEA dont le mandat ne se termine qu’à la fin 2072 ?

Chacun puise dans la pratique constitutionnelle de la IIe République pour tenter une analyse. Déjà, il y a ceux qui pensent que les personnalités du nouveau président Gérald La Providence et du Premier ministre Nitin Parsad étant très compatibles, les deux hommes vont s’entendre. Ils sont, en effet, tous deux des hommes de consensus. On sera donc probablement bien loin des affres de la première cohabitation que le pays a connues dès 2036.

En arrivant au pouvoir cette année-là, la présidente Priya Shastri a quelques comptes à régler avec le parti DM qui l’a vaincue aux élections législatives deux ans plus tôt. D’ailleurs, elle avait fait campagne sur un vote sanction contre le gouvernement en place qui avait été incapable, en deux ans, de régler le problème du chômage dont le taux avait atteint 17% en 2036. La première femme présidente de la République organise alors une opposition systématique. Entre 2036 et les nouvelles élections générales de 2039, elle refuse son « assent » à pas moins de 16 lois votées au Parlement. Ne donnant son assentiment, comme l’y oblige la Constitution, que lorsque l’Assemblée nationale lui renvoie les 16 lois une deuxième fois.

Incapable de révoquer directement les ministres ou de dissoudre l’Assemblée nationale sans raison valable, Shastri obtient néanmoins la tête du ministre des Affaires étrangères. Principale figure de la diplomatie mauricienne, la présidente n’a pas apprécié que le ministre des Affaires étrangères nuance – lors d’une assemblée générale des Nations Unies – le soutien de Maurice par rapport au maintien de la mini-base militaire indienne implantée en 2021 sur Agaléga.

Le Premier ministre, conscient du fait que la Constitution l’exhorte à tenir en compte l’avis du président sur la révocation d’un ministre, se séparer alors de celui des Affaires étrangères – et accessoirement son dauphin pour les scrutins de 2039. Le parti d’opposition AJFA, né 12 ans plus tôt et vainqueur de ces scrutins, décide de tirer les conséquences du blocage au sommet qui a presque paralysé les institutions et inquiété les investisseurs étrangers.

Dès 2040, forte de sa majorité de 61 députés et du soutien de quelques élus de l’opposition MMM et Travailliste, l’AJFA fait voter un amendement constitutionnel visant à ramener le mandat présidentiel à 5 ans, afin de le faire correspondre avec celui du gouvernement. Cette décision est acclamée comme une mesure permettant de pacifier les relations entre les deux têtes de l’exécutif. En offrant la possibilité aux électeurs d’élire quasiment au même moment un gouvernement ainsi qu’un président de la même couleur politique.

Le plan établi est mis à exécution immédiatement avant les présidentielles de 2043. Lorsque le Premier ministre décide de demander à la présidente Shastri de dissoudre l’Assemblée nationale trois mois avant la fin du mandat du chef d’Etat. Le parti au pouvoir remporte une nouvelle fois les élections et, un mois plus tard, la présidente Shastri est réélue, mais cette fois-ci pour un mandat de 5 ans. Ce changement de mandat et la concordance de calendrier assurent la paix au sommet de l’Etat jusqu’en… 2065.

Elu en 2063 et nommé Premier ministre, Iqbal Fareedun ne cache pas ses ambitions présidentielles pour 2068 dès son entrée en fonction. Il entreprend, par conséquent, de démontrer qu’il est le réel moteur de l’exécutif. Cantonnant le président d’alors, Jean Charles Bégué, à ses fonctions de représentation à l’international, tout en respectant strictement les domaines réservés de ce dernier, notamment sur les questions de nominations de certains fonctionnaires et du gouverneur de la Banque centrale.

Le président a beau citer l’ancien chef d’Etat français Jacques Chirac qui disait d’un des ministre du gouvernement : « Je décide, il exécute », l’électorat a déjà compris c’est le chef du gouvernement qui détient le pouvoir de décision réel en cas de divergence entre la présidence et lui. Bégué songe également, pendant un temps, à dissoudre le Parlement, mais ses conseillers constitutionnalistes lui expliquent que cela revient à renverser unilatéralement un gouvernement légitimement élu et bénéficiant d’un soutien populaire.

C’est dans ce climat de guerre intestine pour le pouvoir que le Premier ministre Fareedun démissionne en septembre 2067 afin de se préparer à présidentielle de l’annee suivante ; laissant le soin à son fidèle lieutenant Rajen Tirvengadum de diriger le gouvernement et de maintenir la ligne dure envers Bégué. Ce jeu de pouvoir est toutefois sévèrement sanctionné dans les urnes en décembre de la même année. Le parti de Bégué et de Tirvengadum enregistre une cuisante défaite (71-12) contre le KEA, né 9 ans auparavant.

Les présidentielles de mars 2068 auraient dû être remportées par le KEA. Mais l’accident cardiovasculaire cérébral de son candidat deux mois avant les élections permet à Jean Charles Bégué de remonter dans les sondages. L’électorat refuse toutefois de choisir entre un pouvoiriste et son concurrent aux capacités physiques et intellectuelles diminuées. Une situation idéale pour que Gérald La Providence émerge comme une alternative crédible aux leaders des deux principaux partis du pays.

Ce dimanche 11 mars 2068, tous les analystes et spécialistes de l’Histoire constitutionnel du pays s’accordent à dire qu’au-delà des règles écrites, ce sont les relations personnelles entre le chef de l’Etat et le Premier ministre qui détermineront le fonctionnement de la dyarchie au sommet de l’Etat. C’est vrai, notre Constitution demeure le fruit de l’alchimie particulière qui avait existé entre Navin Ramgoolam et Paul Bérenger en 2014 et 2015. Plus d’un demi-siècle plus tard, elle est toujours mue par cela…