La presse aide à installer cette idée. En véhiculant un raccourci : la démission en bloc des députés des principaux partis d’opposition sera une arme politique redoutable contre le gouvernement de Pravind Jugnauth. N’en déplaise à Xavier Duval et Paul Bérenger, c’est une mauvaise et périlleuse idée. C’est ce que semble d’ailleurs avoir réalisé le Parti travailliste car son leader et ses cadres n’évoquent pas clairement cette option. Car – hypothèse farfelue – même si toute la vingtaine de députés démissionnaires rouges, bleus et mauves sont rejoints par la demi-douzaine d’élus perdi bann, l’impact de cette stratégie sera bien moins redoutable qu’on semble le croire.

Les responsables de l’opposition ne peuvent ignorer l’une des réactions possibles – probablement aussi la plus avisée – que Pravind Jugnauth pourrait avoir face à leur initiative. Devenu Premier ministre et maîtrisant désormais le calendrier électoral, il pourrait en effet décider de précipiter l’organisation de toutes les élections partielles. Et surtout choisir de n’aligner aucun candidat de l’alliance MSM-ML pour ces joutes.

L’argumentaire qu’utiliserait le Premier ministre est tout trouvé:

1. Il vient d’arriver à la tête du gouvernement tout en conservant les Finances. Ce sont là deux fonctions qui exigent toute son attention.

2. Il ne souhaite pas que ses ministres soient distraits ou happés par la campagne des partielles et préfère donc qu’ils se consacrent exclusivement à leurs dossiers.

3. Par conséquent, il n’alignera aucun candidat aux partielles et n’entrera dans aucune surenchère politique.

4. Pour faire bonne mesure : Pravind Jugnauth présentera la facture des frais d’organisation de la vingtaine d’élections partielles. En prenant la population à témoin sur le coût économique déraisonnable – environ Rs 50 millions – du coup politique de l’opposition. Il n’est pas sûr que les Mauriciens apprécient le ramdam et les dépenses. Surtout quand on sait que l’opposition finira par faire élire exactement le même nombre de députés qu’auparavant.

Et encore ! Nous n’avons même pas évoqué un problème de taille dans toute la stratégie lev pake provok eleksion des opposants de Pravind Jugnauth. Henry, Quirin, Abbas Mamode, Barbier, Lepoigneur… ils sont tous des députés repêchés par le système Best Loser ! Or, leur démission comme membres de l’Assemblée nationale conduira illico l’Electoral Supervisory Commission à nommer leurs remplaçants. Puisés parmi les candidats de l’Alliance Lepep et l’Alliance PTr/MMM.

Même si ces alliances n’existent plus, c’est bien parmi les candidats battus des deux blocs que l’ESC piochera. Que se passera-t-il alors si ce sont d’autres candidats du PTr, PMSD ou MMM qui sont à nouveau nommés ? Assistera-t-on à un risible jeu de bataille/Uno qui ne se terminera que quand tous les candidats repêchés auront à nouveau démissionné?

L’opposition est certes dans son rôle en dénonçant la passation des pouvoirs exécutifs entre un père et son fils. Qu’ils fassent donc leur un sit in de ce lundi. Qu’ils rassemblent des milliers de personnes dans les rues en protestation à l’accession de Pravind Jugnauth à la tête du gouvernement. Qu’ils partent également en campagne dans toute l’île, histoire de galvaniser ceux – c’est probablement la moitié de la population qui pense ainsi – qui affirment que la légitimité du gouvernement résidait dans le fait qu’il est dirigé par SAJ. Que le PTr, le MMM et le PMSD scrutent et critiquent l’équipe qui entoure Pravind Jugnauth. Qu’ils décortiquent et dénoncent ses actions, ses inactions et paralysies dans une fonction qui requiert qu’il agisse et tranche dans le vif.

Depuis ce samedi soir, l’opposition semble toutefois manquer d’un peu de finesse. Prise de court par la rapidité de la passation de pouvoir. C’est ce qui explique, peut-être, son analyse trop superficielle du discours de départ de SAJ. A bien y voir, c’était évident que cette allocution ne porte pas vraiment la patte du Premier ministre sortant. Une évidence quand on sait à quel point Pravind Jugnauth et son équipe maîtrisent la séquence du passage de témoin entre l’ancien et le nouveau chef du gouvernement.

Mi-bilan, mi-dithyrambe à l’égard de Pravind Jugnauth, le discours de SAJ a semblé avoir été lu avec difficulté, voire même un soupçon de réticence. Celui-ci a, par exemple, complètement occulté la dimension intime de sa décision. Si enclin à témoigner de ses difficultés personnelles avec émotion, SAJ a pourtant tenu un discours qui donne l’impression qu’il n’a jamais avoué ses limites lors de sa mémorable conférence de presse du 12 septembre 2016. Pourquoi cette posture ? Il est étonnant que l’opposition ne la dissèque pas davantage.

Par ailleurs, comme à son habitude, Rezistans ek Alternativ regarde également la situation par le prisme juridique. Le mouvement politique qui a mis à mal le système Best Loser grâce à son action en justice, entrevoit désormais une possible incongruité constitutionnelle dans la manière dont Pravind Jugnauth succède à SAJ. Or, cet aspect juridique semble avoir été rangé sous le label « toute autre option » par les principaux partis de l’opposition.

Ils doivent bien s’y faire. Pravind Jugnauth occupera la fonction de Premier ministre pour quelque temps. Au lieu d’organiser des démissions ressemblant à des happenings politiques, les patrons de l’opposition gagneraient à élaborer une vraie stratégie. Dont la pertinence se mesure par ses résultats politiques probants. Et non quelques grands titres dans les journaux ainsi que des lancements racoleurs dans les bulletins d’information à la radio.