Pravind Jugnauth a été servi par une communication bien exécutée. Notamment avec le recours au subterfuge classique consistant à faire croire que la situation très difficile requiert des mesures impopulaires – comme la hausse du taux de la TVA. Les naïfs ont retenu leur souffle… pour rien. Parallèlement, le ministre des Finances a bénéficié d’une couverture médiatique sans précédent pour son Budget – la technologie et les live webcasts aidant. Résultat : trois jours après le discours du ministre des Finances, le verdict populaire est positif.

Si personne ne crie au génie, il n’y a pas non plus de voix qui s’élèvent résolument contre ce Budget. Même Paul Bérenger, qui sait faire preuve d’une incroyable mauvaise foi quand cela l’arrange, affirme depuis vendredi soir que l’exercice de Pravind Jugnauth est intéressant. Ce qui se passe en coulisse explique probablement l’attitude tiède du leader du MMM envers son « petit frère » du MSM. Mais chez les opposants loyaux du Mouvement patriotique et même chez les travaillistes, personne ne s’avance à dire que le ministre des Finances a complètement raté son coup.

Ce que Pravind Jugnauth a réussi, c’est un dosage de mesures à l’intention de différents cœurs de cibles. De l’aide mensuelle pouvant atteindre Rs 9 520 aux familles vivant en dessous du seuil de pauvreté à la bouteille de gaz moins chère de Rs 60 en passant par la possibilité pour des milliers de petits commerçants et de PME de ne pas payer de Trade Fee de Rs 5000 et moins. Sans oublier l’exemption des droits d’enregistrement pour les acheteurs de biens immobiliers. Une mesure qui sera sans doute appréciée par la classe moyenne et moyenne supérieure.

Plutôt réaliste, Pravind Jugnauth n’a pas sombré dans un exercice de prestidigitation économique – il table sur 4,1% de croissance là où Vishnu Lutchmeenaraidoo avait rêvé de plus de 5% ! De même, si une certaine ambition avait été affichée au sujet du volontarisme d’Etat, seulement 12% du budget national, soit Rs 14,4 milliards, sont consacrés à l’investissement public – dont une part non négligeable proviendra des Rs 12,7 milliards de dons indiens décaissables durant les 4 années à venir.

La communication autour du Budget avait aussi laissé entendre que le pays allait découvrir des  mesures « game changer » et d’autres propositions devant susciter un « wow factor » auprès des Mauriciens. Ce n’est pas le cas. Même si pour être juste envers Pravind Jugnauth, quelques-unes de ses annonces, comme la Regulatory Sandbox Licence ou la fusion de plusieurs institutions publiques, constituent de bonnes idées. Dont les effets sur l’investissement et l’innovation, d’une part, et les finances publiques et l’efficience, d’autre part, sont probablement sous-estimés.

Mais les meilleures idées demeurent inopérantes si elles ne figurent qu’en passant dans un Discours ou un Finance Bill sans avoir été réellement mises en œuvre. En fait, le vrai défi de Pravind Jugnauth est là. Il ne démontrera sa volonté de rupture que d’une manière : en assurant la mise en œuvre de ses mesures les plus ambitieuses.

Or, dans le discours du Budget, on entrevoit déjà de l’hésitation. Comme l’indique le paragraphe 364 du texte de Pravind Jugnauth. Menaçant, celui-ci annonce que les institutions publiques endettées – voire en quasi-faillite – devront établir un plan de redressement d’ici octobre. Mais le ministre ne pipe mot sur le sort réservé aux institutions qui ne le feront pas ou qui demeureront dangereusement déficitaires. De quoi conforter l’opinion de ceux qui pensent que si les objectifs de Pravind Jugnauth sont relativement bien énoncés, les moyens qu’il compte mettre en œuvre pour les atteindre ne sont pas assez clairs.

Il semble ainsi évident que la fusion d’institutions publiques générera une somme considérable de tensions syndicales et politiques. Leader incontesté du MSM, Pravind Jugnauth devra gérer aussi bien la colère de ses partisans que de ses partenaires quand les uns et les autres réaliseront qu’aucune fusion n’est possible en maintenant en poste la totalité des salariés. Ces objectifs n’étant pas atteignables sur le très court terme, le ministre des Finances courra alors le risque de devoir surseoir à exécuter ce type de mesures à l’approche des échéances électorales de 2019.

Occupé par sa réélection, les finances ne seront certainement plus le problème principal du leader du MSM d’ici là. Tant il est désormais acquis qu’il sera Premier ministre bien avant 2019. La délicate tâche de mettre en œuvre ces mesures – si elles sont encore d’actualité – échoira alors à quelqu’un d’autre. Pravind Jugnauth lui prescrira-t-il alors la même méthode ? Prôner la rupture, sans toutefois [trop] la pratiquer…