Il y a l’approche de Moody’s, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Puis il y a cette autre voie, bien moins utilisée. Elle reconnaît la nécessité pour une nation de générer de la valeur économique. Mais ne limite pas sa réussite et son horizon de développement au seul indicateur de la richesse créée par habitant.

C’est l’approche qu’ont adoptée trois économistes depuis 2012. Adam Smith théorisait sur la richesse des nations. Soutenus par les Nations unies, Helliwell, Layard et Sachs mesurent le bonheur des nations dans leur World Happiness Report [voir le rapport plus bas]. Maurice pointe à la 57e place dans ce classement de 156 pays parmi lesquels la Finlande, le Danemark et la Norvège arrivent en tête.

Au seul indicateur du produit intérieur brut (PIB) par habitant, les trois chercheurs rajoutent 5 éléments objectifs et subjectifs – mais mesurables – notamment l’espérance de vie en bonne santé, le soutien social, la liberté, la générosité et l’absence de corruption. La définition de certains de ces indicateurs est importante. Ainsi, le soutien social mesure la possibilité qu’une personne soit aidée par sa famille ou ses amis en cas de difficulté.

L’indicateur de liberté est obtenu à partir de la question : «Etes-vous satisfait ou pas de votre liberté de décider de ce que vous faîtes dans la vie ?» La générosité mesure la contribution du citoyen aux œuvres caritatives. Pour évaluer la corruption, les personnes participant à l’étude doivent dire si elles estiment que la corruption est généralisée au sein du gouvernement et parmi les entreprises.

Pour pondérer ces éléments, l’étude intègre une dimension affective. En demandant aux sondés s’ils ont ri ou ressenti un certain bien-être le jour précédent [55% des Mauriciens interrogés ont dit oui]. La même mesure est prise en négatif en vérifiant s’ils ont éprouvé de la colère, de l’inquiétude ou de la tristesse la veille [ils sont 16% dans notre pays].

Quelque part, le classement de Maurice dans le dernier rapport, publié ce 20 mars, importe peu. Ce sont plutôt les éléments qui permettent à Maurice d’enregistrer un score de 5 888 points qui comptent. En effet, loin d’être le principal contributeur de la joie des Mauriciens, la richesse (donc le PIB par habitant) est 25% moins importante pour nos concitoyens comparativement au soutien social.

Autrement important aussi : la possibilité pour les Mauriciens de vieillir sans tomber dans de longs épisodes de maladie. Nos compatriotes disent également être relativement libres dans leurs choix de vie. Quand on compare notre pays aux leaders du classement, on commence à comprendre ce qui fait la différence. Ainsi, le Finlandais sait pouvoir compter sur le soutien de ses proches et estime être libre de ses choix. La générosité du Danois contribue, par ailleurs, significativement à son sentiment de bien-être.

Ce rapport offre matière à réflexion sur le fonctionnement de notre société, de sa classe politique et de la manière dont le gouvernement rend des comptes aux citoyens. Malheureusement, Maurice ne fait pas partie des 132 pays où les études Gallup ont été conduites pour les périodes indicatives 2005-2008 puis 2016-2018. On peut toutefois raisonnablement penser que les préoccupations d’une mère de famille, d’un agriculteur, d’un entrepreneur ou d’un contribuable varient peu. Qu’ils habitent l’Islande, le Sénégal, la Bulgarie ou la Corée du Sud.

Qu’importe le pays étudié, les institutions publiques et les politiques gouvernementales figurent ainsi parmi les «primary factors influencing how highly people rate the quality of their lives», affirme le rapport. De là, il est facile de conclure qu’un citoyen vivant bien a tendance à participer au processus démocratique… dont un des temps cruciaux est le vote.

Tout un chapitre du rapport est d’ailleurs consacré à la relation bien-être et le comportement électoral. Elle existe. Le rapport contient même un graphique qui étudie des données de 103 pays et donne un résultat sans équivoque : «Happier people are more likely to be engaged [in politics]».

Le questionnement devient même très pratique pour ceux qui nous gouvernent et ceux qui prétendent les remplacer. «Are happier people more likely to vote for incumbents?» Oui, conclut-on. Si le document reconnaît une relation directe entre la performance économique et la réélection des gouvernements sortants, il prévient néanmoins, en étudiant une variété de pays européens, que les gouvernements ayant mieux fait croître leurs PIB ont été élus moins souvent comparativement aux dirigeants des nations se disant heureuses.

«Happier people are not only more likely to engage in politics and vote, but are also more likely to vote for incumbent parties». Cette conclusion basée sur des observations faites dans plus d’une centaine de pays, parfois sur une durée de 46 ans, nous amène à appréhender la prochaine campagne électorale sous un autre angle. Avec ses 3,9% de croissance, le gouvernement ne pourra pas prétendre accomplir le miracle économique qu’il a annoncé il y a cinq ans. Par quoi, donc, palliera-t-il sa relative contre-performance ?

Achètera-t-il le bonheur des électeurs à coup de mesures populaires ou populistes ? Quitte à en faire payer le prix fort à ces mêmes électeurs sur le moyen terme. Face à cela, au-delà de susciter un espoir de renouvellement, l’opposition arrivera-t-elle à rassembler tout ce qui a contrarié les Mauriciens ces cinq dernières années ? Du nouveau slogan 24h-Sec aux victimes d’inondations répétées en passant par tous ceux dont le train-train quotidien a été chamboulé par un projet de Metro Express considéré inutile il y a encore cinq ans jour pour jour.

Le parti qui gagnera les prochaines législatives sera celui qui rappellera aux Mauriciens qu’ils sont heureux. Ou paradoxalement, celui qui attisera le mieux leur colère et leur ressentiment…

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