Les Etats-Unis aiment bien s’ériger en symbole de la démocratie et de la responsabilité. C’est certes le pays où le président menace puis déclare la guerre à d’autres nations par Twitter. Mais reconnaissons aussi que les élus du Congrès y exercent un pouvoir de contrôle – et de blocage aussi – réel. Nous l’avons vu cette semaine quand le patron de la société la plus influente du monde, Mark Zuckerberg, a été cuisiné pendant près de 10 heures par des congressmen. A Maurice, l’opacité demeure la norme. Car malgré tous les discours et promesses, la transparence n’est toujours pas à l’agenda de ce gouvernement… tout comme il ne l’était pas pour le précédent.

Pravind Jugnauth a illustré ce fait à loisir mardi dernier au Parlement lors d’une question sur une éventuelle Freedom of Information Act (FOIA). Le chef du gouvernement s’est défilé. Prétextant d’abord que les gouvernements n’arrivent pas à légiférer sur la question depuis 20 ans. Pour ensuite vaguement assurer que le projet de loi sera circulé quand le gouvernement aura conclu ses discussions internes. Ce mardi, Adrien Duval a posé une question intéressante en suggérant que les «state owned enterprises comme Mauritius Telecom» soient également régies par une future FOIA.

Une semaine plus tard, la question parlementaire de Danielle Selvon sur la publicité gouvernementale nous permettra de mesurer l’à-propos de l’élu du PMSD. Dans un passé pas si lointain, le boycott ordonné par Navin Ramgoolam avait atteint des proportions aussi alarmantes qu’inédites. Même avec une audience modeste, le défunt Matinal et d’autres obscures publications obtenaient une manne publicitaire de l’Etat, alors que le principal groupe de presse du pays percevait des revenus du gouvernement qui étaient inversement proportionnels à son lectorat.

Quelques années plus tard, ce même Pravind Jugnauth qui aime tellement se vanter de sa différence avec le patron des travaillistes fait – ou laisse faire – exactement ce dont s’était précédemment rendu coupable Ramgoolam. Moins adepte des torchons en papier, le chef du gouvernement fait plutôt chouchouter sa radio et ses sites web préférés. Hélas, la question de Danielle Selvon ne permettra pas au grand public de mesurer à quel point Jugnauth fait du Ramgoolam. Car comme le patron des rouges, le Premier ministre a transformé Mauritius Telecom surtout, mais aussi, dans une moindre mesure, la SBM et Air Mauritius, en machines à subventionner sa communication.

Bien évidemment, si Selvon ou un autre député demande au leader of the house de fournir le détail des dépenses publicitaires de ces groupes, Jugnauth se réfugiera commodément derrière leur statut d’entreprises privées pour se débiner. Les faits sont toutefois limpides. Mauritius Telecom a quasiment transformé un site web au ton propagandiste et au contenu parfois digne du caniveau en hébergeur permanent de sa pub et en prestataire de services audiovisuels. D’autres obscurs sites web arborent aussi régulièrement des pubs de l’une ou l’autre des entreprises citées plus haut. Même quand celles-ci n’ont aucune campagne nationale de pub en cours.

Non content de favoriser ses auxiliaires de propagande, le gouvernement cherche, paraît-il, à fournir du business additionnel à l’un d’entre eux. Etonnamment, le pouvoir vient de demander à l’Independent Broadcasting Authority d’octroyer des licences radio additionnelles. Trois seraient à prendre et une d’entre elle serait déjà pré-reservée pour un protégé du pouvoir. Six radios privées valent certainement mieux que trois. Toutefois, les questions du revenu et de la pérennité des nouveaux venus se posent.

Le budget des annonceurs n’est pas extensible. Des gestionnaires à l’impériale intelligence en ont fait la douloureuse expérience récemment. Doucement, le marché de la publicité se stabilise, les annonceurs développent de nouveaux repères et jaugent l’efficacité de telle ou telle plateforme. On comprend donc mal comment et pourquoi le gouvernement compte multiplier par deux le nombre de radios privées, alors que le marché de la pub ne le permet pas.

Ce n’est qu’après les 4 à 5 premières années que les premières radios libres ont réussi à arriver à leur point d’équilibre. Pour ensuite générer des bénéfices. C’est exactement ce qui attend les nouveaux arrivants. Qui ne pourront survivre que s’ils ont un coussin financier confortable pour tenir le coup durant les premières années qui promettent d’être très difficiles.

Si certains comptent sur la fougue de la jeunesse pour réussir, d’autres tablent sans doute sur des synergies de groupe pour passer le cap. Nous soupçonnons toutefois que le chemin sera moins tortueux pour l’un des futurs heureux bénéficiaires d’une licence radio. A qui on a probablement déjà assuré un marché publicitaire captif grâce au trio Mauritius Telecom, SBM et Air Mauritius.

Le gouvernement a besoin que cet outil bi-médias soit en place avant les prochaines législatives. Car si une plateforme radio-web existe déjà, elle a déjà démontré sa grande capacité à soutenir un nouveau champion dès que le vent [politique] tourne. Il est donc tout à fait logique que Pravind Jugnauth et ses stratèges veuillent avoir un média complètement redevable à eux, donc acquis à leur cause.

Ils ont beau vouloir se différencier les uns des autres, mais plus les chefs politiques gagnent en puissance, plus ils développent les mêmes envies. Dont celle de vouloir contrôler les médias. Pravind Jugnauth n’échappe pas à la règle.