La réforme Sir Anerood Jugnauth (SAJ). C’est ainsi qu’on devrait appeler la proposition de réforme électorale que Pravind Jugnauth a présentée ce vendredi à la nation. Car, à vrai dire, c’est un commandement de SAJ qui constitue la clé de voûte de la «réforme» que le gouvernement cherche à faire adopter.

Lors de l’institution du comité ministériel sur cette question, SAJ avait prévenu : l’écart des sièges du gagnant des législatives au First Past the Post (FPTP) doit demeurer identique après le choix des élus à la proportionnelle. C’est même le 3e objectif énoncé de la réforme dans le document circulé par le gouvernement depuis vendredi. Celui-ci en contredit toutefois un autre : «provide a more equitable representation of parties in the national assembly». Cette contradiction résume la philosophie bancale de la réforme.

Procédons à un rappel. «Faire subir à quelque chose des modifications importantes destinées à l’améliorer». C’est ainsi que le mot «réforme» est défini par le Larousse. L’offre, faussement alléchante, relevant davantage d’une escroquerie politique, a déjà fait une victime : les animateurs de Rezistans ek Alternativ (ReA). Un peu trop pressé de s’attribuer la mort du Best Loser System (BLS), le parti d’Ashok Subron implore certains partis de l’opposition de soutenir le gouvernement.

Le jeu, pourtant, ne semble pas en valoir la chandelle. Car si le BLS est éliminé, son esprit demeure. A entendre Pravind Jugnauth ce vendredi, les grands équilibres communautaires seront respectés. Mais il ne répond pas à la question du point de référence, feignant de croire que le système s’auto-régulera.

Ainsi, si notre Parlement de 70 députés a compté une moyenne de 11 députés musulmans et 20 population générale depuis 1967, les leaders politiques devront-ils demain s’assurer qu’une Assemblée nationale de 81 membres compte en son sein un minimum de 13 députés musulmans et 23 population générale ?

La classification ethnique sortirait de notre droit électoral pour entrer dans notre coutume électorale. Nous confrontant à des cas pratiques qui pourraient survenir dès les premières législatives sous le nouveau système. Admettons, par exemple, qu’un Pravind Jugnauth victorieux dispose de la possibilité de repêcher 3 candidats de son alliance. Et que Leela Devi Dookun-Luchoomun, Nando Bodha, Mahen Seeruttun, Joe Lesjongard, Alain Aliphon et Bashir Jahangeer figurent parmi ceux pouvant être repêchés. Quel sera le choix du leader du MSM, même s’il sait que deux des communautés minoritaires du pays sont sous-représentées au Parlement ? Sacrifiera-t-il des ténors de son parti au profit de seconds couteaux ?

Pire : et si une fois les sièges à la proportionnelle et neo-BLS attribués, les communautés minoritaires obtiennent moins que leur «quota» de référence en se basant sur la proportion d’élus issus des minorités depuis 1967. Voire qu’ils estiment que les leaders auraient pu nommer davantage de candidats battus issus des minorités?

S’exposera-t-on alors à des protestations plus ou moins musclées de groupes de pression comme Affirmative Action ou Zamzam ? Devra-t-on alors modifier à nouveau la loi électorale pour pacifier les groupes de pression ?

Nando Bodha a eu raison de préciser que la réforme électorale parfaite n’existe pas et que le consensus est difficile. Toutefois dans sa forme actuelle, si la réforme électorale permet de se défaire en apparence du BLS, tout en promouvant la présence féminine au Parlement et d’empêcher le «transfugisme», il fait basculer notre démocratie dans l’ère de la leadercratie. Consolidant le pouvoir des patrons de partis qui disposent déjà de pouvoirs accrus au sein de leurs formations politiques.

Pravind Jugnauth ne l’entendra toutefois pas ainsi. Faisant mine de ne pas se souvenir que le MSM a été constamment hostile à l’idée d’une vraie réforme électorale progressiste depuis le Select Committee présidé par Ivan Collendavelloo en 2001. Le chef du gouvernement et ses troupes iront même jusqu’à s’enorgueillir d’avoir présenté un projet de réforme électorale au Parlement. Blâmant au passage l’opposition de ne pas l’avoir soutenu, notamment pour se défaire du BLS.

C’est SAJ qui sort gagnant de cette situation. Foncièrement opposé à l’idée de revoir notre système électoral, il a une nouvelle fois réussi l’exploit de faire dérailler une réforme sans même être Premier ministre.