Nous sommes le 8 décembre 2019, le pays est appelé aux urnes dans 11 jours. Ce dimanche, les centaines de milliers de Mauriciens ayant un compte Facebook ne parlent que de ce qui s’est passé ces trois derniers jours. Vendredi, un site apparu de nulle part a partagé un sponsored post sur le réseau social reproduisant des messages scabreux entre Nandanee Soornack et Navin Ramgoolam durant l’année 2014. Ce dimanche, une vidéo montrant un deepfake d’une proche de Pravind Jugnauth a déjà été vue plus de 250 000 fois. Sonnés par la violence des coups portés, le Parti travailliste et le MSM se contentent, pour le moment, de brandir des menaces de poursuite et de dénoncer l’ignominie de l’attaque.

La police est quelque peu dépassée depuis le début de la campagne électorale. Des pages Facebook créées récemment relayent le contenu de sites qui champignonnent. Ils ont tous un point commun : des adresses url ressemblant à ceux de l’express, du Défi Media Group, du Mauricien, de Top FM ou d’ION News ou alors un faux-semblant de site d’info sérieux. Ce qui a facilement berné les lecteurs crédules.

Face à cette déferlante, la Cybercrime Unit de la police n’est pas très efficace. Quand elle arrive à faire bloquer un site ou une page Facebook deux ou trois jours après la diffusion d’une fausse information, le mal est déjà fait. Le contenu outrancier a été partagé des milliers de fois et vu des centaines de milliers de fois. La police fait semblant d’afficher une certaine réussite en arrêtant quelques personnes ayant partagé et/ou reproduit des fake news. En fait, elle n’arrive pas à remonter aux commanditaires des campagnes de calomnie ni à ceux les ayant conçues.

Ce que nous décrivons n’est pas de l’ordre du possible, mais plutôt dans le champ de ce qui va presque certainement se produire lors de la campagne des prochaines législatives. Pour en avoir discuté avec des membres du gouvernement et de l’opposition, nous savons que la question préoccupe tous les camps politiques. Surtout quand on connaît la facilité avec laquelle le quidam peut fabriquer une fausse information. Par exemple, en générant puis en partageant de fausses conversations WhatsApp ou Messenger. Tandis que ceux ayant davantage de ressources peuvent créer des sites web à durée de vie déterminée dont les auteurs demeurent intraçables grâce à des collaborateurs opérant à partir du dark web.

Maurice n’est ni la France, ni le Royaume-Uni et encore moins les Etats-Unis. Aucune puissance étrangère ne mobilisera des moyens considérables pour que tel ou tel camp soit avantagé lors des législatives. Car après tout – en matière d’orientation économique ou géopolitique –, tous nos partis de gouvernement ont adopté plus ou moins la même ligne de conduite. La menace ne proviendra pas de l’étranger mais bien de l’intérieur du pays. Elle ne sera d’ailleurs pas exécutée à un coût faramineux. Selon nos estimations, un budget de Rs 3 millions à Rs 5 millions pourra largement suffire à créer un volume de contenus pouvant perturber de manière profonde et récurrente la campagne d’un camp politique. Le forçant à délaisser régulièrement son calendrier établi pour tenter d’éteindre le dernier brasier né d’une fake news.

Sans se projeter dans un an. Le paysage médiatique local offre déjà le spectacle de quelques sites qui montrent les signes d’un comportement contrevenant aussi bien aux lois qu’à la déontologie journalistique. Des moti-tout-pour-attirer-des-clics pillent allègrement le travail d’autres sites et partagent des vidéos et photos choquantes dans le seul but de générer du trafic. Tandis que des zinfo-règlements-de-comptes reproduisent sans vérification des textes diffamatoires prétendument au nom de la liberté d’expression. On peut se demander comment ils se comporteront lors de la campagne électorale.

Il y a déjà des problèmes à régler dans le paysage médiatique et il y en aura d’autres, autrement plus graves et potentiellement dangereux, dans un avenir proche. La Law Reform Commission (LRC) a ainsi rédigé un rapport sur l’opportunité de légiférer afin de prévenir les dérives de la libre expression sur les réseaux sociaux notamment. Dans sa sagesse, la LRC prévient, avec raison, des conséquences néfastes que des lois trop restrictives pourraient avoir sur la liberté d’expression dans le pays.

Le débat ne peut toutefois s’arrêter là. Car en son état actuel, notre droit n’est pas adapté pour répondre à l’utilisation méthodique et à grande échelle des réseaux sociaux pour nuire à des individus, voire menacer la paix sociale. Les juristes ont très certainement leur mot à dire, nos élus aussi. Il appartient également aux professionnels des médias de proposer des pistes de réflexion. Afin de sauvegarder la liberté d’expression tout en limitant la propagation d’une «information» souillée et nuisible.

(à suivre)