Malbar nou pa oule. Anvlope nou pa oule. Le slogan est tristement associé au PMSD qui avait élaboré la formule au tournant des années 1960 pour alimenter la peur de ceux qui craignaient «l’hégémonie hindoue» au lendemain de l’indépendance. Politiquement, la campagne a eu l’effet escompté : les élections de 1967 ont divisé le pays en deux camps ethniquement homogènes. L’effet sociétal a, lui, été aussi néfaste que durable.

Des milliers de Mauriciens éduqués de la classe moyenne, ayant des postes de responsabilité ou des emplois rémunérateurs dans le public et le privé, ont fui vers l’Europe et l’Australie. Apeurés, qu’ils étaient, par la menace de «l’enveloppement» du pays. Malgré eux, ces exilés, par choix, ont facilité la montée en puissance d’une classe alors essentiellement ouvrière qui a comblé le vide laissé en une génération. «L’hégémonie» tant redoutée a été facilitée par ceux-là mêmes qui la craignaient. Un demi-siècle plus tard, le PMSD est le fer de lance d’un nouveau combat anti-hégémonique.

Un nouveau recensement ethnique, pense Xavier Duval et sa basse-cour, permettra de rétablir la vérité sur les grands équilibres ethniques. Assurant ainsi une redistribution des cartes en fonction des rapports de forces des années 2020 comparés à ceux – figés et obsolètes – de 1972. L’attitude du PMSD n’a rien de surprenant. Se positionnant résolument comme un parti national début 2017, la douloureuse claque administrée par l’électorat de Belle-Rose/Quatre-Bornes en décembre 2017 a convaincu la hiérarchie du PMSD de se recentrer sur ses «cinq sous» politiques congrus.

Demander un recensement et une juste représentation de la population générale dans la politique et les institutions est une posture qui vaut au PMSD d’être perçu comme le seul parti luttant pour l’émancipation d’une composante de la population décrite jusqu’ici comme minoritaire. L’aspect politicien de la demande des bleus éclatera toutefois au grand jour. La «pli zoli mamzel» de la scène politique oubliera opportunément son exigence quand elle devra ravaler son orgueil et gober un anaconda ou deux pour convoler avec un autre parti.

On ne peut – presque – pas en vouloir au PMSD de tout tenter pour regagner un peu de lustre. Toutefois, la question du recensement ethnique et de son corollaire, la déconstruction de «l’hégémonie hindoue», est désormais défendue par des prêtres catholiques. Le groupe Affirmative Action arborait déjà le soutien actif des prêtres Veder et Mongelard. La semaine passée, c’est le vicaire général du diocèse de Port-Louis qui a rejoint le front de la résistance à l’oppression. Président du Comité diocésain 1er Février, le Père Maurice Labour estime qu’un recensement ethnique est nécessaire. En affirmant notamment que «les minorités d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui».

Il faudrait être fou furieux pour ne pas admettre que les Créoles sont sous-représentés dans les institutions et qu’ils sont, en termes relatifs, plus souvent victimes de la précarité, par exemple. Le Comité diocésain 1er Février et Affirmative Action ont ainsi parfaitement raison de demander des actions concrètes, notamment en matière d’égalité des chances, d’éducation et d’emploi, aux autorités publiques. Le Cardinal Piat a d’ailleurs soutenu d’un ton mesuré cette position lors d’un entretien à Week-End, il y a un peu plus d’un mois.

La posture des prêtres de l’Eglise catholique est toutefois polluée par une rhétorique politicienne. Qui présente le recensement ethnique comme la panacée aux maux dont souffre une partie des Mauriciens. A croire qu’un recensement indiquant, allons dire, que les Créoles constituent 45% de la population locale conduirait immédiatement à une meilleure représentation de cette composante de la population dans la fonction publique et le Parlement. Ou encore que le taux de réussite moyen parmi les enfants de cette ethnie bondira d’une année sur l’autre.

Il faut se demander si ceux qui sont au front au sein de l’Eglise catholique et ses satellites se rendent compte qu’on a basculé d’une rhétorique d’émancipation et d’intégration à un discours de confrontation. A la faveur d’un matraquage médiatique autour des aides indiennes, «l’hégémonie hindoue» paraît en train de s’accroître avec le soutien actif de la Grande péninsule. Sur les réseaux sociaux, chaque article évoquant les demandes d’un nouveau recensement ethnique est suivi d’une ribambelle de commentaires sur la nécessité de vérifier qui détient la majorité dans le pays ou encore sur ceux qui devraient être les bénéficiaires de la plus grosse part du gâteau.

Nous ne sommes ni en 1993 du «malaise créole», ni en 1999 des émeutes d’après la mort de Kaya. L’apport de la technologie et des réseaux sociaux permet le partage de discours de revendication légitimes mais aussi de propos haineux et/ou revanchards venants aussi bien de groupes s’estimant lésés qu’injustement attaqués.

Malgré quelques coups de gueules de prélats – souvent justifiés –, on a souvent loué l’approche mesurée de l’Eglise catholique sur les questions sociales. Contrairement, par exemple aux vociférations venant de la Hindu House, dont le président, Viren Ramdhun, s’est à nouveau illustré, ce dimanche à travers un discours vengeur à l’égard de Jean Maurice Labour. Ce qui démontre que le ton politicien de certaines interventions récentes exacerbent les ressentiments et aggravent une situation déjà tendue entre une «minorité» qui s’estime victime et une «majorité» dont les membres pensent être injustement attaqués.

L’issue ne se trouve que dans le dialogue. On ne comprend ainsi pas pourquoi les responsables religieux catholiques les plus influents n’appellent pas les principaux partis à expliquer les politiques qu’ils entendent mettre en place pour promouvoir et assurer l’égalité des chances durant les cinq prochaines années. Se réservant le droit, le cas échéant, de blâmer les propositions insuffisantes des uns et de soutenir le plan d’action des autres. On se rapprochera alors de l’étymologie du mot religion. Relegere/Religare : ce qui relie/rassemble. Deux mots tout à fait compatibles avec les valeurs d’une république.