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Il n’est pas très bien vu de demander des comptes à un camp politique durant la campagne électorale. Car en questionnant le coût et la faisabilité des promesses, on fait apparemment le jeu de l’adversaire ! Maintenant que Pravind Jugnauth est arrimé au poste de Premier ministre pour quelque temps encore, il devient urgent de comprendre ce qui attend le pays et ses finances publiques.

Aujourd’hui, la question de l’économie et du budget de l’Etat aurait pu être débattue de la perspective business [almost] as usual. Ce qui n’est en rien surprenant quand un camp politique reprend sa propre succession au pouvoir. Toutefois, les trois premières «mesures phares» du manifeste électoral de l’Alliance Morisien – pension de vieillesse et autres allocations sociales à Rs 9 000 dès à présent, révision du salaire minimum en janvier, application du nouveau rapport du Pay Research Bureau un an à l’avance – ne sont en rien des mesures business as usual. Elles augmentent considérablement le train de vie de l’Etat. Et nous forcent à nous poser des questions sur l’avenir.

Dans son Budget de juin dernier, Pravind Jugnauth prévoyait déjà une augmentation annuelle de Rs 1 milliard à Rs 2 milliards du budget de la pension de retraite universelle sur le court terme. Rien que cette prestation sociale dépassera allégrement les Rs 30 milliards annuels d’ici la fin de ce mandat de l’Alliance Morisien. Si on ajoute les implications financières du Top 3 des mesures phares du gouvernement, d’où vont donc provenir ces milliards dont l’Etat a besoin pour se financer ?

Les plus cyniques – et un tantinet indianophobes – diront qu’il suffira de frapper à la porte de Narendra Modi. Qui accourra pour aider son «petit frère». En fait, il ne serait absolument pas étonnant que le chef du gouvernement indien consente à un second très gros cadeau à Maurice. Sous la forme d’un important don et d’une ligne de crédit aux conditions très avantageuses. Tant le pays revêt une importance politique et géostratégique critique pour la Grande péninsule. Toutefois, ces aides ont pour vocation de payer des projets de  développement : Metro Express ; hôpitaux ; logements sociaux. Il n’y a donc aucune chance qu’elles aillent financer l’augmentation des salaires des fonctionnaires ou la pension de vieillesse à l’avenir.

Dans le passé, un Jugnauth s’est considérablement appuyé sur son ministre des Finances pour réaliser ce qui a été appelé un «miracle économique». Le tandem Pravind Jugnauth-Renganaden Padayachy peut-il émuler ce qu’avait réussi la paire sir Anerood Jugnauth-Vishnu Lutchmeenaraidoo, jadis ? En 2020, le contexte diverge néanmoins nettement. Il y a 30 ans, le textile et le tourisme étaient en pleine consolidation. Tandis qu’une nouvelle classe moyenne voyait son pouvoir d’achat croître d’année en année. Et elle célébrait cela en dépensant de plus en plus.

Durant les années 2020, aucun secteur ne promet de réaliser des bonds de croissance. Reste donc à la paire Jugnauth-Padayachy de limiter la casse là où cela est possible tout en encourageant des industries émergentes à s’installer. Les plus prometteuses se trouvant à l’intersection de la technologie, de la finance et des énergies renouvelables. Mais ce n’est pas dans le court terme – ni même dans le moyen terme – que ces secteurs contribueront généreusement au Trésor public ou fourniront des dizaines de milliers d’emplois rémunérateurs à nos jeunes diplômés.

Reste l’autre solution : doper la compétitivité à l’exportation du Made in Mauritius. En rendant les séjours dans nos hôtels moins onéreux, notre textile moins cher ou encore nos sucres spéciaux plus abordables. Cela, en laissant glisser lentement, mais sûrement, la roupie contre les deux principales devises qu’utilisent nos clients pour nous payer : le dollar et l’euro. Dopant mécaniquement les recettes du pays et, par conséquent, les revenus fiscaux de l’Etat. La carte de l’augmentation de la TVA étant écartée d’office et celle de la majoration de l’impôt sur le revenu problématique dans sa mise en œuvre.

Cette stratégie du glissement de la roupie a également son revers. Celui d’alourdir considérablement notre facture d’importation, créant au passage un effet domino sur le prix des carburants à la pompe, des matériaux de construction, de l’habillement ou encore de l’agroalimentaire. Résultat : le pays recevra certes davantage de recettes de ses industries d’exportations… mais le coût de la vie des Mauriciens augmentera aussi considérablement.

Cela nous ramène à nouveau à nos trois mesures phares. Les seniors connaîtront plusieurs revalorisations de leur pension de retraite universelle durant les années à venir. Même chose pour ceux qui touchent le salaire minimum… et, par relativité, ceux dont le revenu grimpera en conséquence. Quant aux 80 000 fonctionnaires et assimilés, avec l’application du rapport du PRB dès janvier 2020, leur pouvoir d’achat augmentera aussi. De quoi permettre à ces trois groupes – quelques centaines de milliers – d’encaisser le choc de la vie chère.

Restent les autres : ceux qui travaillent dans le secteur privé ; ceux dont les salaires n’augmenteront pas assez et à temps pour leur permettre de ne pas perdre une part considérable de leur pouvoir d’achat. Ceux-là ont intérêt à croire en l’inventivité de la paire Jugnauth-Padayachy. Car si ce n’est pas le cas, les années suivant la victoire de l’Alliance Morisien ressembleront à une longue gueule de bois. Causée par une campagne électorale durant laquelle les Mauriciens se sont pris pour des cigales.

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