Ils ont leurs fans. D’autres ne les portent pas vraiment dans leurs cœurs. Pour beaucoup d’automobilistes, ils sont – après les motocyclistes – les utilisateurs les plus irritants de nos voies publiques. Donnant régulièrement l’impression de n’avoir jamais compris le code de la route… ou de s’en ficher royalement. Pour ceux qui doivent retenir leurs services, ils passent parfois pour des scalpeurs. Dictant un prix exorbitant, souvent dans des situations d’urgence où on doit absolument se rendre rapidement à un endroit.

Difficile, toutefois, de ne pas compatir avec eux en ce moment. Le permis de taximan ne s’obtient pas facilement – sauf si on a quelques connaissances bien placées. Le métier nourrit son homme, mais on devient rarement millionnaire grâce à celui-ci sans s’adonner à un side-business pas forcément légal. Structurés ni en sociétés, ni en coopératives, les taxis ne pensent que rarement à s’assurer une retraite décente et se retrouvent ainsi à travailler jusqu’à un âge avancé afin de maintenir un niveau de revenu correct. Difficile donc de ne pas comprendre leur inquiétude face au rouleau compresseur qu’est Uber.

Rangeons néanmoins l’approche manichéenne au sujet d’un combat entre David, le gentil taxi et Uber, le méchant Goliath. Évitons aussi de ne voir l’arrivée de ce service électronique de mise en contact entre chauffeurs et clients que dans sa simple dimension consumériste permettant aux voyageurs de payer leurs trajets à bien moins cher comparé aux taxis actuels. Car la bataille entre Uber et les taxis locaux est en fait annonciatrice de profonds mouvements tectoniques à venir. Mus par la rupture des modèles existants et de la désintermédiation dans la relation acheteur-vendeur.

Jadis, les disruptors s’appelaient Jésus, Swami Dayanand, Johannes Gutenberg ou Henry Ford. Désormais, ils ont pour noms Jeff Bezos (Amazon), Mark Zuckerberg (Facebook), Kalanick et Camp (Uber), Elon Musk (Tesla) ou encore Satoshi Nakamoto (pseudonyme de l’inventeur du bitcoin). Eux et une poignée d’autres personnes changent le visage du commerce et de l’économie dans un nombre grandissant de pays. Aidés par les technologies du machine learning et de l’intelligence artificielle, ils seront – directement et indirectement – à l’origine de la disparition de 30% à 50% des métiers actuels dans le monde à compter de 2030, selon des études concordantes du cabinet Mc Kinsey et de l’université d’Oxford.

Ainsi, avec le match qui oppose quelques centaines de taximen à Uber, nous assistons aux prémices de changements majeurs sur le marché du travail et plus généralement de l’économie à Maurice. Où des milliers d’emplois s’évaporeront à terme dans la manufacture, la grande distribution, la banque, les assurances, la finance, la comptabilité et même le journalisme. Tandis que davantage de nouveaux métiers – dont les contours exacts n’ont même pas encore été dessinés – seront créés.

Jouer à l’autruche sur la venue d’Uber équivaut donc à ne pas vouloir regarder les nombreux défis qui nous guettent. Il est évident que le gouvernement dans un souci clientéliste et électoraliste cherchera à ménager le chou et la chèvre. Mais fondamentalement, Pravind Jugnauth devra indiquer clairement la position de son gouvernement par rapport aux great disruptors. Sans se réfugier dans l’à-peu-près de sa stratégie sur l’innovation dans son dernier Budget et le conte de fée, façon sir Anerood Jugnauth, dans sa Vision 2030.

Permettre à Uber d’opérer à Maurice impliquera l’instauration de nouvelles règles dans le transport public. De même, si le gouvernement décide d’encourager l’innovation, il devra aussi faire évoluer le droit dans d’autres secteurs d’activités afin de les rendre compatibles avec les nouveaux modes de production et de distribution de biens et services.

Car si aujourd’hui, de nouvelles infractions au code de la route deviennent applicables, à quoi ressemblera notre code de la route dans 15 ans ? Quand le Metro Express aura atteint son stade de maturité… tout comme la technologie des self-driving cars qui seront alors certainement en circulation dans le pays.

Des décisions majeures doivent être prises pour rendre l’économie et le marché du travail compatibles avec les changements qui s’opèrent dans les principaux marchés où nous nous approvisionnons et d’où viennent nos touristes et investisseurs. Une des décisions les plus fondamentales concerne sans doute notre système d’enseignement, du primaire au troisième cycle. Car à tous les échelons de notre système éducatif, et malgré toutes les promesses de la réforme Leela Devi Dookun-Luchoomun, on tend toujours à apprendre à nos enfants à trouver un job plutôt qu’à acquérir une palette de connaissances et d’aptitudes pouvant être utiles dans des secteurs d’activités en mutation.

Derrière l’arrivée d’Uber se cache un choix. Celui de l’autarcie et d’une éventuelle sclérose économique ou de l’ouverture et du développement de nouveaux métiers et secteurs d’activités. Ce choix appartient au gouvernement. «Unfortunately, Uber is unavailable in your area». C’est le message qui s’affiche sur votre écran si vous tentez d’utiliser l’application à Maurice. A un an, voire moins, des prochaines législatives, il est bien possible que la clairvoyance soit également «unavailable» chez nos dirigeants.