Une question posée au Parlement mardi dernier nous a donné, une nouvelle fois, un aperçu de la somme d’incompréhensions et de fantasmes autour de ce qu’il va se passer à Agaléga. Si des Agaléens, insuffisamment informés de ce qu’il va se passer chez eux, ont des circonstances atténuantes, la liste de ceux qui contribuent à l’hystérie est longue. Elle comprend des politiques soucieux de marquer des points chez une partie précise de la population ; des militants écologistes opposés au projet pour des raisons idéologiques ; des journalistes qui arrivent à des conclusions erronées faute d’un homework bien fait ; mais aussi – il faut bien l’admettre – des racistes. Voici une nouvelle qui leur plaira : Agaléga n’abritera pas une base militaire !

«Any comparison with ‘military bases’ of other countries is totally uninformed and unfounded, not rooted in reality and politically motivated.» Les propos sont d’Abhay Thakur, le Haut-commissaire de l’Inde. Saisissons la balle au bond. Qu’est-ce qui caractérise donc une base militaire ? Premièrement : le lieu et ses alentours sont interdits d’accès aux civils. Deuxièmement : des armes et équipements de guerre y sont entreposés. Troisièmement : les équipements et installations qui s’y trouvent ont vocation à être utilisés dans le cadre d’une guerre ou d’un conflit militaire. Quatrièmement : la souveraineté sur ce territoire est exercée par l’Etat qui y construit la base militaire.

Que constate-t-on dans le cas d’Agaléga ? En fait, avec la construction d’un quai ainsi que d’une piste d’atterrissage, l’île devient beaucoup plus accessible aussi bien aux Mauriciens qu’aux touristes. Loin d’être dans un scénario «Indian boots on the ground», les quelques dizaines de militaires indiens en service à Agaléga seront sous l’autorité directe de notre gouvernement : à travers le département de l’aviation civile, la National Coast Guard et la Mauritius Ports Authority. D’ailleurs, les militaires affectés à la gestion et l’entretien des équipements de communication et de surveillance ainsi que des installations du quai et de l’aéroport seront en partie payés par l’Etat.

Les officiers indiens ne profiteront pas, non plus, d’un régime militaire spécial qui leur garantirait une quelconque immunité ou des droits spéciaux. Ils bénéficieront plutôt d’une clause de limitation de responsabilité. Comme c’est le cas pour les milliers d’expatriés travaillant déjà à Maurice. Dont les quelque 25 militaires indiens actuellement affectés à la National Coast Guard, à la helicopter squadron ou pour faire voler les dorniers de la police. Oui, des militaires indiens sont déjà postés à Maurice en permanence. Pourtant, l’île n’en est pas devenue une base militaire…

Nous voyons déjà les plus sceptiques arguer qu’on ne peut être sûr de rien sans avoir vu l’accord entre l’Inde et Maurice sur Agaléga. Ils ont raison. Ils ont aussi tort. C’est vrai que l’accord entre les deux pays reste secret et le demeurera sans doute. Mais nous avons un point de référence important de chez nos cousins seychellois. En effet, l’accord qu’ils ont signé avec l’Inde, puis renié faute d’approbation de leur Parlement, est un quasi copier-coller de celui qui lie Maurice et la Grande Péninsule.

«India-Mauritius relations are time-tested and stand on their own merit», nous assure-t-on de Delhi. Si l’accord Inde-Seychelles qui a récemment fuité [voir plus bas] ne décrit nullement la mise en place d’une «base militaire» sur l’île d’Assomption chez les Dalons, il en va de même pour Agaléga. A la différence des Seychellois, les Mauriciens et leur gouvernement ont développé une relation plutôt spéciale avec les Indiens au fil des décennies. Le gouvernement de l’archipel a, lui, cédé face à quelques manifestations et probablement de subtils encouragements d’un des puissants voisins de l’Inde.

Mais le gouvernement mauricien ne compte pas faire marche arrière. Et il a raison. Car si la realpolitik existe, la realéconomie et la realdiplomatie ont aussi toute leur importance. La réalité est la suivante : «victime» de son statut de pays à revenu intermédiaire, Maurice reçoit de moins en moins de dons de son partenaire de développement historique : l’Europe. Certes, Delhi se rattrape après la renégociation du traité fiscal entre nos deux pays, mais dans les faits, une bonne partie des aides que reçoit Maurice ces dernières années provient de l’Inde.

La performance économique du pays n’étant pas au niveau souhaité, le gouvernement ne peut prétendre financer seul ou avec des prêts coûteux – et dangereux pour la stabilité budgétaire – la série de projets d’infrastructures annoncés. La construction d’une piste d’atterrissage à Rodrigues est estimée à Rs 3 milliards. Si l’île voisine a déjà un port et un aéroport, Agaléga n’a ni l’un, ni l’autre. Les bateaux y débarquent leurs marchandises et embarquent leurs passagers dans des conditions difficiles, voire dangereuses. Le Dornier y touche terre sur une piste faite de corail concassé – une surface sur laquelle cet avion n’a pas été conçu pour atterrir. Mais il le fait malgré tout, notamment pour des évacuations sanitaires. Il y en aura de moins en moins après la construction d’un centre médical dans l’île.

Si la mise en place des nouvelles infrastructures laisse présager des emplois pour les Agaléens, plus fondamentalement, elles assurent aussi très directement la survie des quelque 200 personnes qui y vivent en permanence. Plate et à seulement 2 mètres au-dessus du niveau de la mer, l’île est particulièrement vulnérable aux tsunamis et aux cyclones de catégorie 5 [rafales de plus de 280 km/h]. Avec la nouvelle piste, la majeure partie de la population pourrait ainsi être évacuée avec une seule rotation d’un Globemaster ou d’un Hercules de l’Indian Air Force.

Doit-on en conclure que l’Inde agit de manière parfaitement altruiste? Certainement pas. D’ailleurs, à Delhi on reconnaît volontiers la dimension «symbolique» de l’implantation indienne à Agaléga face à la stratégie String of Pearls de la Chine. Si l’Inde ne plante pas ses canons et ses troupes sur l’île, elle y garde les yeux et les oreilles grandes ouvertes. Ce n’est pas cher payer pour ce que nous obtenons en échange !

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