La légende veut qu’un leader politique se retrouva un jour sur le même vol long-courrier que le gouverneur de la Banque de Maurice (BoM). Assis à la place préférée de l’homme politique en première classe, le patron de la BoM refusa de céder son siège. Toujours en poste quand l’homme politique retourna au pouvoir, le gouverneur ne tarda pas à être éjecté. De Navin Ramgoolam aux Jugnauth, tous les chefs politiques manient à un moment ou à un autre la menace : «Li pou kone ar mwa».

Il n’y a que les rares parasites comme Rakesh Gooljaury qui échappent à une mise à mort – au sens figuré – certaine. A la faveur de courbettes, cadeaux et serments d’allégeance aux nouveaux maîtres. Jusqu’à février 2015, le pacte des loups avait tenu bon. Les leaders politiques acceptant de ne pas sonner l’hallali contre l’adversaire déchu, lui laisant l’opportunité de panser ses blessures dans le karo kann le plus proche.

Sir Anerood Jugnauth a néanmoins choisi de rompre la règle non écrite en dédiant des moyens sans précédent – et veules – pour acculer son prédécesseur. Un proche du ministre mentor se targuait ainsi de disposer d’un épais document contenant tous les messages échangés entre Nandanee Soornack et l’ancien Premier ministre.

Sans surprise, ce qui ne devait être qu’une adversité politique radicale s’est transformée en une profonde inimitié personnelle. Toute action suscitant une réaction, on suppute même qu’au fil des attaques et des humiliations subies, le patron des travaillistes a consciencieusement établi une liste. Qui détaille, en ordre de priorité, les personnes devant faire l’objet d’une attention très particulière dans les jours, semaines et mois suivant une éventuelle défaite électorale du gouvernement actuel.

La perspective qu’un nouveau gouvernement sombre dans un long exercice de règlement de comptes avec le régime précédent est aussi réelle qu’inquiétante. Elle est réelle parce que même si Ramgoolam laisse entendre qu’il n’est pas rancunier, il rappelle sans cesse qu’il n’oublie pas.

Vendredi, le leader du PTr a ainsi multiplié les menaces lors d’un congrès nocturne des rouges. Il met en garde ceux qui ordonnent et effectuent des écoutes téléphoniques à des fins politiques. «Fer bien atansion. Letan pa pou gagne pou boure sa». Ramgoolam avertit aussi le bookmaker qui aurait promis d’investir gros afin d’empêcher que l’ancien Premier ministre ne revienne au pouvoir. «Mete, selman to res la mem. To pa bouze, to [pa] boure to al Langleter», prévient-il. «Tou saki’nn fer mwa ditor pou grene kouma zanbalak», lâche-t-il enfin, en invoquant la «justice divine».

Toujours volontaire dans le micro-management, Ramgoolam est de ceux qui estiment qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Il n’est donc pas sûr qu’il attende que la justice divine fasse son œuvre si jamais il revient au pouvoir. Or, cette perspective rappelle le Ramgoolam brutal et cassant qu’on a appris à craindre et à mépriser dans le passé.

Cette posture et ce discours s’avèrent contre-productifs pour le leader des rouges. Car sa stratégie de reconquête est basée sur trois éléments. D’abord la rupture avec les pratiques politiques établies. Ensuite la volonté de se racheter par rapport aux erreurs passées qu’il reconnaît volontiers. Et enfin, la promesse d’une politique gouvernementale moderne et efficace. Mais en écoutant Ramgoolam, on se prend à questionner sa motivation fondamentale à revenir au pouvoir.

Le leader du PTr le rappelle durant ses prestations publiques : il ne faut pas confier le pouvoir à celui qui souhaite ardemment en disposer. Néanmoins, on a l’impression qu’il souhaite redevenir Premier ministre afin d’obtenir une revanche personnelle. Et corriger les «injustices» et le mauvais traitement qui lui ont été infligés par ses adversaires politiques. C’est peut-être un discours qui plaît aux travaillistes qui se remobilisent autour de leur leader et qui crient également vengeance face aux Jugnauth.

Mais ce n’est pas avec cette rhétorique que Ramgoolam convaincra ceux que l’alliance au pouvoir a déjà profondément déçus mais qui ne sont toujours pas prêts à refaire confiance à un ancien Premier ministre. Qui, avec des discours fielleux, donne l’impression de n’avoir pas changé.