La Commission anticorruption ne s’attendait pas à cette parade. Mais dans le camp de Vishnu Lutchmeenaraidoo, dès hier matin, on laissait entendre que ce dernier en avait marre de prendre des coups depuis plusieurs semaines. «Il va y aller fort et évoquer ouvertement un complot politique», confiait hier matin un proche de l’ancien ministre des Finances à ION News.

Le coup de Lutchmeenaraidoo a pris la forme d’une demande à la Cour suprême pour interdire à l’Independent Commission against Corruption (ICAC) de l’interroger «under warning». La requête du ministre comporte des passages explosifs. Il accuse ouvertement Roshi Bhadain d’être l’instigateur d’une cabale contre lui par le biais des enquêtes ouvertes sur son prêt en euros et sur des «pots-de-vin» dans le cadre du projet de joint venture de la State Investment Corporation avec la firme chinoise Yihai. Tout en laissant entendre que le directeur par intérim de l’ICAC, Kaushik Goburdhun, se prête volontiers à mettre en œuvre le prétendu stratagème du ministre de la Bonne gouvernance. Le but ultime de Bhadain, selon Lutchmeenaraidoo : « m’humilier, me faire interroger, me faire arrêter et me pousser à démissionner du gouvernement », afin d’avoir «le contrôle sur ‘l’appareil de l’Etat’».

Devant l’absence d’arguments solides de Vishnu Lutchmeenaraidoo, le juge Ashraf Caunhye refuse d’accéder à sa demande.

Entre-temps, les esprits s’échauffent à l’ICAC. Où on se désole que Vishnu Lutchmeenaraidoo tente de tirer une procédure d’enquête vers le terrain politique. L’agacement est d’autant plus grand car au fil des jours, les officiers de la Commission ont patiemment compilé tous les éléments nécessaires à leur enquête. Y compris des témoignages cruciaux de membres de la direction de la SBM.

Si le juge Ashraf Caunhye refuse d’accéder à la demande de l’actuel ministre des Affaires étrangères, Lutchmeenaraidoo, résolu à en découdre, a laissé éclater sa frustration lors de la réunion du groupe parlementaire de la majorité, ce lundi après-midi, au bâtiment du Trésor. A la fin de la rencontre, il a demandé à prendre la parole.

Le soutien de SAJ

Il a ainsi expliqué que son arrêt maladie lui a permis de prendre de la hauteur, mais qu’il a très peu apprécié l’attitude de certains de ses collègues. Loin de rester évasif, Vishnu Lutchmeenaraidoo pointe alors du doigt Roshi Bhadain.

Le ministre des Affaires étrangères évoque les méthodes « à la KGB » utilisées, dénonce la compilation systématique de dossiers sur des membres du gouvernement et accuse le ministre de la Bonne gouvernance d’enfreindre toutes les règles de solidarité gouvernementale. Médusées, les membres de la majorité parlementaire assistent au déversement de colère de Vishnu Lutchmeenaraidoo.

Roshi Bhadain tente alors de lui donner la réplique mais sir Anerood Jugnauth lui demande discrètement de laisser le ministre des Affaires étrangères terminer sa sortie. Ce que ce dernier fera quelques minutes plus tard.

Mais loin de soutenir Lutchmeenaraidoo, SAJ le cueille à froid. Il affirme : Roshi Bhadain a travaillé directement sous ses ordres, les dossiers compilés l’ont été avec la bénédiction du Premier ministre. Celui-ci enchaîne en répondant au commentaire précédent de Vishnu Lutchmeenaraidoo qui s’était félicité de son action aux Finances. Encore une fois, SAJ le reprend, expliquant à tous ceux présents qu’il n’est pas satisfait de la performance économique de Lutchmeenaraidoo.

Le rappel à l’ordre de SAJ terminé, c’est Roshi Bhadain qui prend le relais. Enervé et agacé, il reprend point par point les accusations de Vishnu Lutchmeenaraidoo. Le ministre de la Bonne gouvernance questionne alors durement l’ex-Grand argentier sur les procédures suivies pour l’obtention de son prêt, sur l’or qu’il a prétendument acheté, et se lance dans un véritable réquisitoire contre le bilan de Lutchmeenaraidoo. Notamment en critiquant sévèrement la mise sur pied de la MauBank et en se désolant de l’inefficacité des mesures prises pour les petites et moyennes entreprises.

Sonné par ce réquisitoire, Lutchmeenaraidoo laisse Bhadain terminer sans le reprendre. C’est Pravind Jugnauth, leader du MSM, qui tentera tant bien que mal, de ramener l’entente. En évoquant la nécessité de rester solidaires au gouvernement et en se désolant des fuites d’information dans la presse.

Désavoué par le Premier ministre devant ses collègues de la majorité, c’est au Parlement que Lutchmeenaraidoo compterait reprendre la main. Sous quelle forme ? Nous avons jusqu’à la fin de la séance d’aujourd’hui, auquel le ministre des Affaires étrangères s’est joint dans le courant de l’après-midi, pour le savoir.