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Son mandat, il l’a placé sous le sceau de l’efficacité. Il y a à peine cinq mois, il a rappelé qu’il ne tiendra pas compte des critiques de l’opposition. «Je ne suis pas politicien», crânait-il. En ce début 2019, Navin Beekarry doit réaliser qu’il n’essuie pas seulement les critiques de l’opposition. Il fait aussi face aux huées de ses pairs de la profession légale, de fonctionnaires affectés aux agences luttant contre la criminalité et du grand public. Comble de l’ironie, il embarrasse même le gouvernement. En arrivant à la direction générale de la commission anticorruption le 1er juillet 2016, l’une des principales missions de Beekarry était de démontrer son indépendance et de préserver celle de l’institution. C’est un défi que le patron de l’Independent Commission against Corruption (ICAC) n’a pas su relever. Ce n’est malheureusement pas le seul.

Le changement de cap de la commission anticorruption, révélé dans la presse la semaine passée, surprend certes par son audacité. La volonté de la direction de la commission anticorruption de ne pas faire de la figuration – et de quelle manière ! – durant l’appel du Directeur des poursuites publiques (DPP) devant le Privy Council était cependant connue depuis novembre. Mais pas de tous. Car l’ICAC s’était bien gardée d’informer le DPP. Pendant qu’elle déléguait discrètement ses représentants en Grande Bretagne, en novembre, pour y choisir un Queen’s Counsel qui ferait ses submissions devant les law lords pour l’appel de ce 15 janvier.

Au bureau du DPP, on croyait, logiquement, que la posture de la commission anticorruption devant la Cour intermédiaire puis la Cour suprême n’allait pas changer lors du procès à Londres. C’est d’ailleurs ce que n’importe quelle personne raisonnable aurait tendance à conclure. Pourquoi donc l’ICAC d’Anil Kumar Ujoodha, Kaushik Goburdhun, Preesha Bissoonauthsing et Luchmyparsad Aujayeb a-t-elle interprété les faits de l’affaire Medpoint de la même manière à la lumière de l’article 13 de la Prevention of Corruption Act ? Mais pas la commission anticorruption de Navin Beekarry ?

Mardi dernier, dans un communiqué d’une vacuité risible, l’ICAC s’explique sans expliquer. Ainsi, elle nous apprend que l’étonnant revirement dans la manière dont elle aborde l’affaire Medpoint a été effectué «in strict compliance with the rule of law». La commission en fait même trop en précisant que la décision a été prise «in good faith, and without fear or favour». Qui s’excuse…

Face aux salamalecs de la commission anticorruption, l’Hôtel du gouvernement se réfugie dans un silence gêné. Samedi, lors de la conférence de presse du gouvernement, des élus de l’alliance au pouvoir ont préféré botter en touche. Ils ont bien raison car nous apprenons que le soutien implicite de l’ICAC à la défense de Pravind Jugnauth n’a nullement été sollicité ou encouragé par le Premier ministre. Celui-ci, selon son entourage, affiche une assurance mesurée par rapport au verdict des law lords… n’ayant jamais compté sur l’appui malvenu de l’institution de Navin Beekarry.

Il faut bien appeler l’ICAC ainsi. Car depuis le retour du patron prodigue de l’institution, bien des choses ont changé à Moka. Si Aujayeb et Goburdhun – assurant l’intérim à la direction générale – ont su gérer certaines pressions, Navin Beekarry ne s’est jamais défait de son image de protégé de sir Anerood Jugnauth. C’est ce qui a probablement amené le nouveau chef du gouvernement à garder ses distances du nouveau directeur général. Allant jusqu’à tiédir l’ambition affichée de ce dernier d’être le grand ordonnateur de la future Financial Crime Commission.

Navin Beekarry a déjà perdu le i de l’ICAC aux yeux du public. Son cheminement, jusqu’ici, indique qu’il perd également la bataille de l’efficacité. Tant l’institution, censée combattre le crime en col blanc, est perçue comme étant focalisée sur les affaires de drogue, à travers leurs volets de blanchiment d’argent. Tandis que les dossiers comme celui de Youshreen Choomka avancent à pas de tortue. Quand ce n’est pas le travail prémâché du Fact-Finding Committee sur la rémunération de Vijaya Sumputh au Trust Fund for Specialised Medical Care qui demeure éternellement en suspens.

Navin Beekarry a la fâcheuse habitude de s’auto-référencer en évaluant sa mission à l’ICAC. Pourtant, il gagnerait à quitter son bureau à Moka pour écouter ce qui se dit dans la rue. En dirigeant une institution qui change aussi éhontément de cap, Beekarry s’est placé dans une position perdant-perdant. Si les law lords renversent la décision de la Cour suprême, la volte-face de l’ICAC deviendra encore plus ridicule. Si, par contre, le Privy Council confirme la décision de la justice mauricienne, la commission anticorruption sera perçue comme s’étant empressée de voler au secours de la victoire.

Depuis sa création, l’ICAC fait l’objet de la défiance populaire par rapport à son prétendu parti-pris et sa propension à get figir pou azir. Hélas, aucun directeur général de l’ICAC n’est arrivé à corriger cette perception. Sortant décidément du lot, Navin Beekarry vient, lui, de la renforcer avec panache !

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