Pourquoi a-t-il 22 cartes SIM enregistrées à son nom ? D’où proviennent les Rs 1,5 million déposées à son bureau en avril dernier ? Est-il financé par l’argent de la drogue ? Autant de questions auxquels l’avocat Rex Stephen a dû répondre devant la commission Lam Shang Leen. Auditionné ce jeudi 23 septembre, il maintient que l’enveloppe de Rs 1,5 million a trait à une pétition logée au nom de Peroomal Veeren en novembre dernier. Mais qu’il n’a jamais demandé une telle somme. Ses frais – qui comprennent le travail de son équipe et celui d’une firme britannique – s’élevant à Rs 500 000.

Rex Stephen est arrivé détendu à la Cour commerciale, où se tiennent les audiences. Pourquoi est-il là ? lui demande Paul Lam Shang Lee. Pour ses activités d’avocat, répond-il au président de la commission. Celui-ci le corrige : son travail d’homme de loi, si effectué correctement, «n’est pas notre problème». Non, Stephen est là suivant la déposition de l’ancien clerc de l’avocat, en juillet dernier. L’homme de loi est au courant, mais n’a pas pu se présenter plus tôt devant la commission car il était à Rodrigues.

L’ex-juge amorce sa série de questions avec les cartes SIM de Rex Stephen. Pourquoi 22, toutes chez le même opérateur ? Lam Shang Leen égrène quelques numéros, l’avocat ne sait pas. Puis précise : «En général, quand on achète un téléphone, on obtient une carte SIM.» Lam Shang Leen poursuit sa liste, Stephen interjette : «Cela ne veut pas dire que j’utilise ces numéros.» Sur les huit, il n’en reconnaît qu’un, celui de sa femme. Et insiste : ces numéros ne sont pas utilisés, c’est vérifiable.

«Vous voulez que je continue ? Il y en a tellement», veut savoir l’ancien juge. «Ma réponse sera la même», l’informe son interlocuteur. En soulignant que du reste, peu importe le nombre de cartes SIM, c’est l’usage qui en est fait qui importe. Lam Shang Leen le concède : aucune communication avec les prisons n’a été retracée à partir de ces numéros.

Les visites à Veeren

La séance se poursuit, cette fois axée sur Peroomal Veeren. «Il était votre client», remarque Lam Shang Leen. «Il l’est toujours.» Depuis quand ? juin 2007 ? Peut-être, avance Rex Stephen, qui semble sur la défensive. Veeren, dit-il, avait retenu ses services pour défendre l’appel de sa sentence de 34 ans de prison en Cour suprême. Ce qui fait sourciller Lam Shang Leen : le nom de Stephen n’apparaît pas sur le jugement.

Justement, l’avocat souhaitait en discuter avec la commission. Après avoir étudié son dossier, «je pensais que ce monsieur était coupable». Veeren, il l’a rencontré une fois. «Vous réapparaissez en 2016», intervient Lam Shang Leen. Oui, répond le témoin, car le détenu voulait saisir la Commission des droits humains des Nations unies quant au fait que ceux condamnés pour des délits de drogue n’avaient pas droit à une rémission de peine. Sa visite en prison concernait cela.

Le problème n’est pas là, dit Lam Shang Leen : «Comment ? Qui vous a donné des instructions ?» Ceux qui veulent retenir ses services passent par son personnel. Stephen a visité Veeren en prison le 6 octobre 2016, avance encore l’ancien juge. Qui, agacé, revient à la charge : «Qui vous a contacté ?» Stephen explique que Veeren s’était plaint d’un certain nombre de choses qui ont été réglées, comme le placement en isolement. Le solitary confinement, c’était cette année, note Lam Shang Leen. On l’a informé que Veeren voulait le voir pour une affaire, dit Stephen. Lam Shang Leen s’impatiente : Stephen est responsable d’un cabinet, il a des clercs, des juniors… «Ne travaillent-ils pas pour vous ?» Non, fuse la réponse, «chacun fait ce qu’il veut. Je sollicite leur aide. Ce n’est pas un cabinet typique, ‘each one contributes to the costs’».

«Quelqu’un de votre expérience, vous n’acceptez pas des cas sans connaître les frais ?» Stephen devait d’abord voir ce qu’il en retournait avant d’accepter. «Vous avez acceptez le cas, et vous y êtes allé [à la prison, NdlR] quatre jours plus tard, Contre Lam Shang Leen. Vous avez sûrement dû discuter de vos frais.» Non, répond Stephen, Veeren et sa famille devaient prendre des dispositions après la pétition aux Nations unies.

L’enveloppe de Rs 1,5 million

Lam Shang Leen se fait sarcastique : des arrangements pour Rs 1,5 million cash ? «Bien sûr que non», rétorque l’avocat. Ses frais initiaux, dit-il, s’élevait à Rs 150 000. Mais il a dû solliciter une firme britannique «pour nous aider». «I was informed money was being collected», affirme Stephen à la commission. Qui ? Combien ? Lam Shang Leen ne lâche pas l’affaire. La somme des frais s’élève à Rs 500 000. Le 26 avril 2017, une enveloppe contenant Rs 1,5 million est déposée au cabinet de Stephen, qui n’y est pas.

Son clerc – Nawaz Ibrahim Aboobakar n’y est plus employé comme Chief Clerk depuis – a réceptionné l’enveloppe, confirme Stephen. Et d’expliquer que celle-ci est destinée à régler les frais du travail déjà accompli et à faire. Le clerc a pris l’enveloppe «without me being aware», affirme Stephen.

Lam Shang Leen l’interrompt : «Votre version semble différente» de celle du clerc. Qui a dit avoir contacté Stephen. «Your instruction was to put it in the cupboard», poursuit l’ancien juge. «I am not here to contradict versions», déclare l’avocat.

S’il ne conteste pas que le montant était du cash, il fait cependant ressortir : «There was never solicitation.» Et de renvoyer la commission aux dépositions faites à l’Independent Commission against Corruption plus tôt cette année – Stephen avait été convoqué début mai, son bureau perquisitionné et une forte somme saisie.

La commission peut vérifier, dit Stephen : l’argent a été reçu le 25, il a été en contact avec Ibrahim – qui s’est servi dans l’enveloppe, selon l’avocat – le lendemain. Quand il s’est rendu à son cabinet, Stephen a indiqué à son Chief Clerk qu’il n’acceptait pas d’avance. Stephen affirme qu’il n’a touché que ce qui qui lui était dû, soit Rs 500 000.

L’argent venait de la prison? lui demande Lam Shang Leen. Stephen n’en est pas certain, c’était «peut-être des ‘wellwishers’ qui voulaient aider…» Lam Shang Leen se fait moqueur : «You’re trying to be nice?» Stephen s’en défend : c’était peut-être des amis, de la famille… la pétition aux Nations unies aurait des répercussions pour tous les détenus.

Des versions contradictoires

«Don’t you take me on that road!» lance vivement Lam Shang Leen à Stephen qui bat en retraite. «Vos services doivent être réglés par un membre de la famille», ajoute l’ancien juge. C’est «misleading», rétorque le témoin : «We were changing the law.» Lam Shang Leen est de plus en plus irrité : «We’re not fighting the law here», lui veut savoir qui a payé Stephen. «I’ve spent my time telling you how», se défend le témoin. «You are being very vague», tance le président de la commission. «I’m sorry if it is vague», réplique l’avocat.

Lam Shang Leen reprend : «It’s a different version from your clerk.» L’argent venait-il de Veeren ? «Je ne peux en être sûr, déclare l’avocat. Peut-être de sa part ou de quelqu’un d’autre.» Lam Shang Leen ne lâche pas le morceau. Stephen insiste : il n’a jamais demande Rs 1,5 million.

Les avoirs de Veeren étaient gelés, souligne Lam Shang Leen. «I am not aware», répond le juriste. Devant l’étonnement du president de la commission, Stephen se répète: l’argent a été reçu en avril 2017, «we were told that the money was being collected». La firme britannique a été payée, confirme Stephen. Pas par virement bancaire mais via un représentant qui était à Maurice. Aucun VAT invoice n’a été émis car hors juridiction. Du reste, la personne responsable des VAT invoices n’était plus employée à son cabinet. «When did you sack your clerk then?» veut savoir Lam Shang Leen. Ce n’était pas son employé mais celui de United Venture, précise Stephen.

Lam Shang Leen persiste : «Ce que je veux savoir c’est si vous êtes payé, comment vous êtes payé.» Veeren est en prison, ses avoirs gelés, et ne peut donc disposer de son argent. «However way, you would be laundering», déclare le président de la commission. Rex Stephen n’est pas d’accord. Veeren a une épouse, une sœur : «They’re all in a position to pay.»

«Vous avez vérifié ses comptes ?» demande Lam Shang Leen. «Non.» La sœur, l’épouse travaillent ? poursuit l’ancien juge. Stephen réitère : des gens étaient intéressés par la petition aux Nations unies, «money was being collected». «Money from all prisoners?» lance Lam Shang Leen, provoquant le rire dans la salle.

Aux questions suivantes, Stephen confirme qu’il représente également Bibi Ameen Noordaully, la belle-mère de Veeren. A qui il a rendu visite en prison en 2011, 2015, 2016 et 2017. Cette dernière année étonne Lam Shang Leen. C’était en lien avec la pétition aux Nations unies qui la concerne également, explique Stephen.

Question d’argent

A Lam Shang Leen qui lui demande de fournir ses VAT invoices datant de 2015 à 2017, Stephen montre le carnet  bleu qu’il tient en main. Il peut remettre les documents remontant à 2014. Lam Shang Leen veut aussi ceux de United Venture, la compagnie de Rex Stephen. Qui est amené à fournir des détails sur ses dépenses mensuelles. Son cabinet s’acquitte du loyer, mais aussi des salaires du clerc et de la secrétaire. Lam Shang Leen est agacé : «Your Chamber is not a Chamber», Stephen avait pourtant déclaré que chaque avocat travaillait pour lui-même.

Combien pour l’essence ? Stephen ne sait pas, il remplit le réservoir quand le niveau est bas. «You’re trying to be vague», s’énerve Lam Shang Leen. «Si vous comptez me répondre comme cela, je vais être sarcastique», prévient-il. Tout le monde a un budget, note Lam Shang Leen. «I am not everybody», rétorque le juriste. «You’re nobody then», tance le président de la commission.  «I’m nobody», réplique Stephen. Lam Shang Leen retente le coup : Rs 2 000 pour l’essence ? Le juriste n’est pas plus précis pour autant : «Si c’est ce que vous dépensez.»

Lam Shang Leen continue de passer en revue les comptes bancaires de Rex Stephen : assurances, service de gardiennage, autres paiements, les frais de bureau… Soit des dépenses d’environ Rs 40 000 par mois. L’avocat ne dit rien.

«Votre épouse donne-t-elle des leçons particulières ?» l’interroge le président de la commission. Stephen, jusque-là installé de manière très décontractée sur son siège, se rebiffe : «Je ne suis pas en position de répondre à cela.»

«Je vous dirai de répondre ou je devrai la convoquer», indique Lam Shang Leen. Qui poursuit : il y a eu des dépôts d’argent sur le compte de l’épouse, est-ce le sien ou l’avocat le lui a-t-il donné ? «C’est possible», répond le juriste.

«Vous ne vous souvenez pas ?» Lam Shang Leen cite au témoin le numéro de compte bancaire de sa femme et veut savoir s’il a fait un dépôt en liquide le 17 avril 2017. Stephen dit qu’il vérifiera.

«If you cannot give an answer, I will have to answer», rétorque Lam Shang Leen qui enchaîne : depuis sept 2014, de grosses sommes ont été déposées sur le compte. Rex Stephen demande des éclaircissements. Lam Shang Leen les fournit. Et précise que le montant à ce jour ne peut s’expliquer par le salaire d’enseignante de l’épouse du juriste. A Rex Stephen de répondre ou son épouse sera convoquée devant la commission. Le juriste garde le silence.

Au tour de ses biens immobiliers de retenir l’attention de la commission. Rex Stephen devra fournir tous les reçus qui s’y rapportent.

Visites en prison

Lam Shang Leen revient sur la clientèle de l’avocat dont nombre, dit Lam Shang Leen, sont associés à des affaires de drogue. «Many of them? Let’s see who», réplique-t-il, en précisant qu’en tant que «criminal lawyer», «it is all too natural these people come to me». «Si ce n’était que ça, je ne vous aurais pas appelé», lui rétorque le président de la commission. Et de lui rappeler : «There are traces», en plus du témoignage de son ancien clerc.

«That’s his problem», répond Stephen en référence à son ancien employé. Lam Shang Leen ne se laisse pas démonter : il prenait ses instructions de Stephen. Ce dernier le renvoie à sa déposition à l’ICAC. Et insiste : le clerc a rangé l’argent sans son consentement.

Quid du détenu Roger Agathe, à qui Stephen a rendu visite en prison en août 2016 ? Ce nom ne lui dit rien. Et Pétricher en décembre 2016 ? «No recollection at all.» Lam Shang Leen insiste : cette personne a transféré de l’argent au Mozambique, il a été reconnu coupable «by magic» ? Stephen lui demande de vérifier ses informations, maintenant qu’il ne lui a jamais rendu visite.

Lam Shang Leen cite le nom d’un autre détenu qui semble familier à Rex Stephen. Le président de la commission dit être pratiquement sûr de ses informations. Rex Stephen demande à voir sa signature sur le registre des prisons, et insiste qu’il n’a rien à voir avec Pétricher.

Il semble que vos clients soient du même «pool of prisoners» que Raouf Gulbul, relance Lam Shang Leen. «I cannot help that», note Stephen. Les deux hommes travaillent ensemble sur certains cas, poursuit l’ancien juge. Dans quel but Gulbul lui a-t-il référé des clients comme Peroomal Veeren, Siddick Islam ? veut-il savoir. Trouvant étonnant que le nom de Stephen n’apparaisse pas sur les registres des visites à Islam. Stephen est-il un «scavenger» quant aux clients de Gulbul ? Comment cela se fait-il que tous deux aient des clients communs ?

Rex Stephen ne sait pas. Mais certains clients, comme Veeren, ont plusieurs représentants légaux, qui se succèdent parfois sur un même dossier, fait-il remarquer. En 2008, par exemple, lui s’est retiré comme homme de loi de Veeren, d’autres ont repris le dossier.

Stephen a rendu visite à quelques détenus en même temps, «est-ce normal ?». «Cela dépend de quand. C’était il y a quelques années», dit le témoin. Non, en novembre 2016 : à Milazar, Veerasamy, Veeren… le reprend Lam Shang Leen, qui s’appuie sur le registre de la prison. Les entretiens avec ses clients ne se passent pas en même temps, il s’entretient avec eux à tour de rôle, explique Stephen.

Lam Shang Leen maintient la ligne dure : Stephen a-t-il «counsel with drug money?». Stephen reprend ses explications sur les Rs 1,5 million. L’ancien juge l’interrompt, lui disant que Veeren a des «riders» pour faire ses courses. Comme celle qui a déposé l’enveloppe en avril dernier. Stephen plaide l’ignorance.

Petits arrangements ?

Lam Shang Leen l’interroge, cette fois-ci, sur ces voyages à Rodrigues, où le juriste se rend quatre fois l’an. Le président de la commission constate qu’aucun frais associé n’apparaît sur ses comptes. Des amis l’hébergent et lui paient le billet contre services rendus, affirme Stephen. Qui est sommé, de nouveau, de présenter tous les documents et reçus relatifs à ses dépenses.

L’assesseur Sam Lauthan prend le relais. Dans des high profile cases où apparaissent deux Senior Counsels, il semble qu’il y ait des arrangements pour «deter» l’enquête. Il est au courant de la pratique, déclare Rex Stephen, mais lui respecte le code d’éthique : «Je n’en rêverai même pas.»

Lauthan l’interroge également sur ses cartes SIM. Toutes enregistrées au nom de Stephen, les documents comportent sa signature. Comment ? Le témoin ne sait pas, mais explique le dernier téléphone acheté remonte à juillet 2017, pour son fils.

L’assesseur lui recommande alors de vérifier ce qu’il en est avec ces cartes SIM. Dans son propre intérêt, même si elles n’ont pas été utilisées pour contacter des détenus.