La drogue, les armes et l’accumulation de richesses à travers la fraude et la corruption. Le Fourth Schedule de la Commissions of Enquiry Act dresse une liste de sujets «of vital public importance» conférant des pouvoirs accrus à une commission d’enquête. Les milliards de roupies de stupéfiants saisis ces derniers mois ; l’étendue du réseau de trafiquants ou encore leur lien quasi symbiotique avec la profession légale ont déjà convaincu les Mauriciens de l’utilité du panel présidé par Paul Lam Shang Leen. Si les témoignages de fonctionnaires – notamment de police – ont retenu l’attention des médias depuis des mois, le spectacle est désormais assuré avec l’audition de personnes associées à la politique. Tout spectacle, aussi captivant soit-il, court toutefois le risque de finir en mauvais cinéma…

On a eu un avant-goût assez perturbant de la tournure «spectaculaire» que peuvent prendre les évènements, mercredi dernier. Quand l’essentiel de la déposition de Tisha Ramloll a été publiée dans Le Mauricien, pendant que l’avocate – une proche de Raouf Gulbul – était auditionnée par la commission Lam Shang Leen. Même si les imaginations fertiles ont une nouvelle fois inventé une opération xyz qui n’existe pas, on ne saurait reprocher à des confrères d’aller à la pêche à la primeur. Tout est bon pour vendre du papier…

Par contre, on du mal à croire qu’un ancien juge de la trempe de Paul Lam Shang Leen laisse passer une fuite comme celle de mercredi dernier. La loi régissant le fonctionnement des commissions d’enquête établit les séances publiques comme la règle. Le huis clos et les auditions in camera n’étant admis que si l’intérêt public ou la nature des propos et documents devant être soumis à la commission l’exigent. La loi ne fait pas mention du fait que les dépositions des témoins doivent être communiquées à l’avance aux médias. Or, il semble évident que quelqu’un dans le giron de la commission d’enquête a fait fuiter le dossier dans la presse.

Dans quel but ? Les rubriques faits divers regorgent de confidences ou de grand déballage obtenus directement des flics. Le temps d’un article de presse, ils voient leur travail, celui de leur subalternes – et même parfois de leur chien renifleur – être reconnu et médiatisé. Occupés à satisfaire leurs egos, de nombreux policiers laissent toutefois échapper des pans de leurs enquêtes. Que des avocats de la défense s’empressent alors de transformer en outils pour affaiblir le dossier de la poursuite.

Pour l’heure, seule l’audition de Tisha Ramloll a eu pour effet d’éclabousser une personnalité liée à la politique. Demain d’autres auditions feront peut-être la lumière sur des relations controversées d’autres hommes politiques ou de ténors du barreau. Assistera-t-on alors à d’autres «avant-premières» de ce que diront des témoins clés ? Si cela se reproduit, les travaux de la commission et la solidité de ses conclusions pourraient être handicapés. D’au moins deux manières.

D’abord, mis au parfum de la teneur de la déposition d’un témoin, les personnes mises en cause pourraient tenter d’utiliser des stratagèmes licites ou illicites pour influer sur ce qui sera dit devant Lam Shang Leen, Sam Lauthan et le Dr Ravin Domun. Ensuite, loin de devoir saisir la Cour suprême afin d’obtenir la liste exhaustive des «particulars» de leurs auditions, d’autres témoins pourraient, par avance, être mis au parfum des «lines of questioning» dont ils feront l’objet. Car si des captures d’écran de conversations WhatsApp provenant du dossier de la commission ont fuité dans la presse, quels autres éléments ont pu atterrir dans les salles de rédaction ? Ou, pire, auprès des caïds de la drogue ou de certains de leurs avocats véreux ?

La commission Lam Shang Leen est trop importante pour que son rapport soit entaché par un quelconque soupçon de méthodes douteuses. Les conclusions que soumettront l’ancien juge et ses deux assesseurs pourraient bien, dans certains cas, mener à des poursuites initiées par le Directeur des poursuites publiques. Or, la fuite de mercredi dernier et d’autres gaffes subséquentes pourraient fournir à des avocats de la défense autant d’opportunités d’invoquer des vices de procédure pour échapper à des procès.

La commission a le devoir de se ressaisir. De rappeler à l’ordre ceux qui gravitent autour d’elle pour que la publication de ses conclusions ne soit pas suivie d’une série de procès voués à l’échec. Le pays a besoin que le combat contre la drogue gagne en efficacité et en ampleur. Pas d’un rapport trop facilement attaquable. Dont on dira avec amertume et regret : «tout ça, pour ça…»