Shakeel Mohamed est en avance. Plus de 10 minutes avant le début de la séance parlementaire, le chef de file des travaillistes sort son ordinateur portable de son sac à dos et tapote. Tandis que Roubina Jadoo-Jaunbocus et Zouberr Joomaye discutent un peu plus loin.

Le député rouge s’interrompt pour faire la causette aux journalistes qui se trouvent dans la galerie de la presse. «Mo pa kone kan mo pou koze», répond-il quand on l’interroge sur son intervention sur le discours du Budget. Le deuxième à intervenir, ce jeudi 12 juin, sera le ministre mentor. Il vient d’arriver. Assis à sa place, il lit ses notes.

Reza Uteem, Ezra Jhuboo et Shakeel Mohamed sont, eux, plus dissipés. Ils parlent fort tout en consultant la liste de ceux qui vont prendre la parole lors de la séance parlementaire du jour.

Le premier orateur arrive, lui, pile à l’heure. Le leader de l’opposition prend place et débute son discours à peine quelques instants plus tard. Il a Ravi Rutnah dans son collimateur. Il se moque allègrement des faiblesses du député de Piton/Rivière-du-Rempart en maths.

Le principal concerné fait le dos rond. Attentif, Etienne Sinatambou note avec application ce que dit Xavier Duval. Celui-ci porte désormais son attention sur Showkutally Soodhun. Mais le ministre du Logement et des Terres est absent et ses collègues de la majorité laissent faire le leader de l’opposition. Le Premier ministre ne porte pas vraiment attention à ce que raconte son ancien camarade d’alliance, préférant lire ses notes et parcourir les pages de son discours du Budget.

A nouveau, Ravi Rutnah fait les frais de l’humour de Duval quand celui-ci évoque les milliards de roupies de compensation dans l’affaire Betamax. Ce coup-ci, le député du Muvman Liberater cherche à réagir et à expliquer son calcul. Mais il est coupé net dans son élan par la Speaker. «No cross talking!» sermonne Maya Hanoomanjee. «Korek, korek, pa sey korize», conseille Thierry Henry à Rutnah, avec un large sourire.

C’est désormais au tour de Sudhir Sesungkur. Duval évoque les démêlés d’un de ses «advisors» avec la police. «He is not my advisor», corrige le ministre de la Bonne gouvernance. «This is what I read in the papers», se défend le chef du PMSD. «Do not read papers», conseille Anil Gayan. Une suggestion qui ravit son camarade de parti. «Sa mem mo pe dir!», lance Rutnah. Ce qui n’est pas du goût de Rajesh Bhagwan. Bougon, il enjoint au député Muvman liberater (ML) de la fermer.

Duval s’intéresse enfin au ministre des Finances qu’il décrit comme un «part-time Finance minister». Le reproche ne semble pas agacer le Premier ministre qui regarde, impassible, son interlocuteur. Le leader de l’opposition est déjà passé à Vishnu Lutchmeenaraidoo dont il égrène les promesses non tenues. Mais l’ancien ministre des Finances n’est pas dans l’hémicycle non plus. Tout comme son collègue Sunil Bholah, d’ailleurs.

Critiquant les mesures du Budget, Duval raille l’annonce de la construction d’une piscine à Curepipe. «My foot!» se moque-t-il. En demandant illico à Stephane Toussaint quand le centre sportif sera construit. «Vandredi, mo pou dir twa», lui répond son interlocuteur. Le soudain pic d’excitation de Duval amuse Pravind Jugnauth et son Deputy Prime minister Ivan Collendavelloo, qui en rigolent.

Le chef de l’opposition n’en a pas fini avec les projets non réalisés. Où est le centre de stockage d’or ? Où est le village de la pharmacie ? Où est l’usine de fabrication de bicyclettes ? questionne Duval. Grand amateur de cyclisme, Duval demande : «Où sont les vélos sur lesquels nous devions pédaler ?» L’interrogation déclenche une franche rigolade chez Pravind Jugnauth.

Si le Premier ministre maintient son attention, la litanie de Duval a raison d’Ivan Collendavelloo. Ce dernier est parti à la rencontre de Morphée. Mais il se ressaisit vite. Réveillé, il se frotte vigoureusement les yeux et tente de ne pas sombrer à nouveau. En vain. A peine quelques instants plus tard, le deputy Prime minister replonge. Il se réveille au bout de quelques minutes. Pour se plaindre ce coup-ci, auprès de Pravind Jugnauth, de la longueur du discours du leader de l’opposition.

Le combat de Collendavelloo contre Morphée se poursuit. Il regarde sa montre, consulte la liste des orateurs mais perd à nouveau. Le ministre des Services publics savoure son instant de repos pendant une bonne dizaine de minutes. Puis se réveille à nouveau pour se rendormir tout aussi vite. Ce petit manège fait son petit effet sur Pravind Jugnauth qui a du mal à cacher un bâillement ample.

Mais le patron du ML a enfin une bonne raison de rester éveillé. Duval parle d’une importante institution tombant sous sa tutelle : le Central Electricity Board. Collendavelloo cale ses lunettes sur son nez et note méthodiquement ce que dit Duval sur sa tablette. Celui-ci critique le ministre pour la manière dont fonctionne CEB Green Energy. «You are a fool», rétorque Collendavelloo. Le discours du leader de l’opposition prend fin, marquant l’heure de la pause déjeuner.

Une heure et demie plus tard, SAJ échange quelques propos brefs avec le Premier ministre. Le ministre mentor ne semble pas dans son assiette ; un peu contrarié, il débute son intervention. Xavier Duval est le premier à faire les frais de sa mauvaise humeur. Mais l’élu de Belle-Rose/Quatre-Bornes (n18) garde son calme. Il fait peu de cas des piques que lui lance l’ancien Premier ministre. Qui parodie le slogan «rezilta lor rezilta» du PMSD en «fiasko lor fiasko». Duval laisse couler, le sourire aux lèvres, et invite même ses députés, excités par les remarques, à rester calmes.

La durée du discours de SAJ a raison de l’attention de Duval. Il s’intéresse davantage à sa tablette et consulte la presse en ligne. Ça tombe bien : ce n’est pas à lui, mais à son colistier Roshi Bhadain que le ministre mentor s’en prend. SAJ se désole de l’absence de l’ancien député du MSM. «Linn al fer kanpagn», plaisante Shakeel Mohamed.

SAJ ressasse des événements passés mais s’emmêle les pinceaux sur le parti avec lequel il était en alliance à l’époque. Xavier Duval le corrige gentiment. L’ancien Premier ministre passe, du coup, aux logements sociaux livrés par ce gouvernement. «Nou ki’nn komanse, zot pe nek termine. Avoy enn sms Showkut, demann li», raille Shakeel Mohamed. SAJ n’a que faire de la boutade. Il rappelle que ce sont les électeurs qui en décideront lors des prochaines élections générales. «Fer eleksion demin do», plaisante Mohamed.

Le député de Port-Louis Maritime/Est (n3) se fait à nouveau remarquer quelques instants plus tard. Quand SAJ fait le parallèle entre les promesses gouvernementales et les grossesses. «Un bébé naît au bout de 9 mois, pas 3», dit SAJ. «Bizin demann Ivan sa», rétorque illico Shakeel Mohamed. Indifférent, le Deputy Prime minister laisse passer l’allusion mais ne laisse pas passer Morphée. Il commence à nouveau à piquer du nez.

Après quelques piques lancées contre Bérenger, SAJ s’attaque à son plat de résistance : Navin Ramgoolam. Il fustige sa gestion du dossier métro léger, évoque des chiffres. Duval le coupe. «Your memory is failing again», dit Duval en faisant un geste circulaire avec son index près de sa tempe. SAJ est trop occupé à lire son allocution pour s’intéresser à son voisin d’en face.

La bonne humeur de Duval disparaît toutefois à l’évocation d’une Private Notice Question de Paul Bérenger posée à l’actuel leader de l’opposition alors que celui-ci était ministre des Finances, en 2013. SAJ affirme que Duval avait induit le Parlement en erreur à l’époque en faisant un état des lieux élogieux de la situation financière d’alors du groupe BAI.

L’accusation fait bondir Duval qui demande la permission d’éclaircir le sujet. Les chiffres qu’il avait avancés étaient exacts, affirme-t-il. «It can not be true» persiste SAJ en affirmant qu’il ne croira Duval que s’il a la preuve «noir sur blanc» que ce qu’il dit est vrai.

Duval s’emporte. «I will go and get it», lance-t-il à haute voix en faisant référence à un rapport du cabinet conseil KPMG sur la situation financière du groupe de Dawood Rawat à l’époque. Avant de quitter l’hémicycle précipitamment.

Le leader de l’opposition revient quelques minutes plus tard avec quelques documents sous le bras. SAJ a terminé son discours. C’est Reza Uteem qui intervient. «If you can give me 2 minutes», demande-t-il au député MMM. «He has given me two minutes», lance Duval avant de redire les chiffres en sa possession.

Mais Maya Hanoomanjee l’interrompt. «Let him talk!» protestent, à l’unisson, les députés bleus. Mais l’interpellation de la Speaker est précise : elle ne demande pas au leader de l’opposition de se taire, mais plutôt de s’adresser à elle et non au ministre mentor.

Duval égrène ses chiffres. «Bann sif-la manipile sa», se moque Sesungkur sous les quolibets des élus du PMSD. Leur chef demande donc à SAJ de retirer ses mots. SAJ n’en démord pas «I don’t know, I have to check». Contrarié, Duval se lève et tourne les talons. «When he will withdraw, I will come back», proteste-t-il en quittant l’hémicycle.