C’est une règle d’or que connaissent tous les journalistes. Une source a toujours un intérêt personnel à faire fuiter une information. Álvaro Sobrinho, Ameenah Gurib-Fakim, Roshi Bhadain, Akilesh Deerpalsing, Vishnu Lutchmeenaraidoo, Vijaya Sumputh, Sattar Hajee Abdoula, Bhushan Domah…. La liste des personnes éclaboussées – peu ou prou – par des révélations quotidiennes ne cesse de s’allonger. Quelle attitude adopter face à ce grand déballage ?

Il est tentant de se satisfaire de l’option pop-corn ou manz pistas. Un Deputy Speaker expulsant 4 élus de l’opposition en live. Un ministre des Affaires étrangères et un journaliste croisant le fer selon un story-board préparé le matin même. Un gouverneur de la Banque de Maurice pétant un câble face à une journaliste qui lui pose une question simple. Des emails d’un ancien conseiller de ministre qui trouvent leur chemin jusqu’aux salles de rédaction. Les belligérants d’une guerre qui ne dit pas son nom rivalisent d’ingéniosité pour abreuver les journalistes de nouvelles tantôt croustillantes, tantôt compromettantes sur les uns les autres. Le divertissement est assuré.

Les médias électroniques et les réseaux sociaux aidant, l’info spectacle touche quasi instantanément des dizaines de milliers de citoyens. Rien que les vidéos d’actualité depuis les élections de 2014 et les positions choquantes, hypocrites ou idiotes des uns et des autres suffisent sans doute déjà à produire une centaine de vidéos équivalentes – voire meilleures – à ce que le clip Vire Mam a été, il y a trois ans.

Chacun trouve un peu son compte dans le spectacle. D’une part, il nourrit le sentiment – durable ou passager – d’indignation du grand public. Lui permettant de livrer son verdict favori à l’égard de la classe politique : « tous pourris ». D’autre part, la surenchère dans les affaires bénéficie à la presse. Les médias électroniques et les radios génèrent des pics d’audience tandis que la chute inexorable de la vente des journaux papier ralentit, de manière passagère. Mais au final, à qui profite réellement ce grand déballage ?

A l’opposition? Pas vraiment. Qu’on les bénisse ou qu’on les maudisse, les prochaines études d’opinion décriront à nouveau la même situation. Si le pouvoir perd pied en matière de popularité, l’opposition n’en sort pas globalement renforcée. C’est ce qui explique sans doute pourquoi, au fond d’eux, les principaux responsables de l’opposition n’ont pas vraiment envie que le pays soit rappelé aux urnes dans les mois qui viennent. «Nous ne sommes pas prêts [à affronter des élections d’ici un an]», nous a récemment avoué un responsable de l’opposition plutôt lucide. Est-ce cette même logique qui pousse Roshi Bhadain, qui jure avoir une Mother of All Bombs politique, à ne pas l’utiliser jusqu’ici ? Bluffe-t-il ? Ou est-ce trop tôt pour porter l’estocade ?

Forcément, pensera-t-on, le grand déballage profite aux citoyens. En leur permettant de découvrir les petites et grandes trahisons de ceux qu’ils ont élu. Mais est-ce vraiment le cas ? De Vishnu Lutchmeenaraidoo à Ameenah Gurib-Fakim, le tribunal populaire a sans doute déjà rendu son verdict. Tout élément de preuve additionnel ne sert qu’à confirmer un jugement déjà rendu. Il faut néanmoins admettre que les dossiers de l’accusation et de la défense sont incomplets. Car compilés à partir d’un traitement médiatique sélectif ou changeant, dépendant des sources du moment qui alimentent généreusement les rédactions.

Pendant que les citoyens sont happés par le bruit et la fureur de la scène politique, un spectacle tragique se joue ailleurs en silence. A Albion, où une catastrophe écologique en devenir prend peut-être forme. Le Premier ministre ayant confirmé, au Parlement, ce mardi 10 avril, que le projet de raffinerie flottante sera bien mis en œuvre. Dans chaque établissement scolaire du pays, où se profile un risque sociétal. Car malgré les réticences des pédagogues et praticiens, le projet de 9-Year Schooling est en train d’être adopté un an – voire deux – trop tôt. Aussi, une catastrophe économique. Avec le grand bluff du projet Metro Express soldé à seulement Rs 19 milliards. Mais dont les dépassements budgétaires inévitables vont endetter des générations futures de Mauriciens.

La liste de ce qu’il se passe par ailleurs, tandis que le spectacle de la politique se joue, est longue. Mais abreuvés du divertissement quotidien que leur offrent sites Web, radios et journaux, les Mauriciens sont comme résignés. Prêts à voter une nouvelle fois avec leur pied à la prochaine échéance électorale.

C’est une attitude dangereuse, car les prochaines élections ne sont pas « derrière la porte ». A mi-mandat, le pouvoir s’apprête à mettre en œuvre des projets sur lesquels les gouvernements suivants ne pourront que difficilement faire marche arrière. C’est cela, la vraie urgence. Happé par son divertissement politique quotidien, le Mauricien le réalise-t-il ?