« Tout ce qui frappe l’imagination des foules se présente sous forme d’une image saisissante et bien nette, dégagée de toute interprétation accessoire, ou n’ayant d’autre accompagnement que quelques faits merveilleux ou mystérieux : une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, un grand espoir… »
Gustave Le Bon dans Psychologie des foules

Paul Bérenger, une fois n’est pas coutume, a été ridiculisé. Il divague, avons-nous lu. Shakeel Mohamed a également été raillé. Pourtant, ces responsables politiques ont décrit les deux grands axes de ce qui pourrait bien être une campagne planétaire sur les Chagos. Car admettons-le, d’ici septembre, il y a peu de chance que Maurice enclenche la lourde machinerie afin de défendre son projet de résolution devant l’Assemblée générale des Nations unies. Très certainement, la voie diplomatique ne doit pas être abandonnée. Mais il faut admettre que devant l’arrogance, l’intransigeance et le cynisme du tandem Etats-Unis/Royaume-Uni, la diplomatie ne suffit plus. Prenons donc le monde à témoin, comme jamais auparavant.

Il est temps d’utiliser un outil aussi puissant – si ce n’est davantage – que la diplomatie classique. Remémorez-vous ce qu’il s’est passé fin 2014. A lui seul, le clip Vire Mam a cristallisé l’hostilité populaire contre la défunte alliance PTr-MMM. Vu des centaines de milliers de fois sur Youtube, assimilé aussi bien par le gamin de 11 ans que le retraité de 65 ans, le message essentiel de l’Alliance Lepep est passé puissamment et en moins de 4 minutes… principalement par les réseaux sociaux.

Imaginez donc l’impact que pourrait avoir une campagne bien pensée. Non pas sur une audience de 1,3 million de Mauriciens mais 1,65 milliard d’individus sur Facebook, 1 milliard sur YouTube et 310 millions sur Twitter. Mais que dire, que faire pour capter l’attention et l’adhésion d’un Brésilien à un Thaïlandais en passant par un Américain ou un Britannique ?

Il faut leur raconter cette terrible histoire qu’est celle des Chagossiens. C’est bien de souveraineté dont il est question. Toutefois, fondamentalement, nous sommes devant un drame humain. A Maurice, notamment dans les médias, on a la fâcheuse manie de traduire le verbe anglais « to deport » par « déporter » au lieu d’utiliser le bon terme : extrader. Or, depuis le milieu des années 60, les Chagossiens ont bien été déportés. Une action qui consiste à « envoyer quelqu’un, un groupe dans un camp de concentration ; l’exiler en un lieu déterminé », selon le dictionnaire Larousse. Les Seychelles, Maurice, le Royaume-Uni sont ces camps de concentration où on élimine à petit feu la culture, la mémoire et l’identité d’un peuple.

Il convient également de décrire l’arrière-plan politique de ce drame humain. Celui d’un empire britannique cynique et calculateur au point de favoriser l’émergence d’un Chief minister relativement conciliant avec les Britanniques. Pour ensuite lui présenter l’indépendance comme une victoire à l’arrachée – obtenue en contrepartie de l’usurpation des Chagos par la Grande-Bretagne. Alors que les archives britanniques démontrent que le processus de décolonisation, déjà bien enclenché, aurait fini par aboutir.

De Malala à Amal Clooney en passant par Angelina Jolie ou Aung San Suu Kyi, nous avons les moyens de sensibiliser un grand nombre de célébrités, de leaders d’opinion planétaires, voire de puissantes ONG internationales à notre cause. De les convaincre de soutenir le combat des Chagossiens pour un retour sur leur terre natale et la revendication de Maurice sur un territoire qui a été arraché par la fourberie. Et dont l’emblématique base de Diego Garcia a été utilisée comme camp de torture et de rétention illégale de prisonniers mais aussi de point de départ de raids aériens qui n’ont pas fait que des victimes militaires…

Ce drame et ces intrigues ont toutefois déjà été racontés. A cinq mois du renouvellement du bail des Etats-Unis sur Diego Garcia par le Royaume-Uni, il convient de générer une image saisissante permettant au monde entier de reprendre conscience de la légitimité du combat de l’Etat mauricien et des Chagossiens et, donc, d’en reparler. Loin de délirer, Paul Bérenger a en fait suggéré une action d’éclat aux retombées médiatiques planétaires.

Ceux enclins à faire un procès au leader de l’opposition à la moindre occasion ont moqué son idée. Notamment en ridiculisant le fait que tout le gouvernement et les élus de l’Assemblée nationale ne pourront mettre ensemble le cap vers les Chagos. Il n’a quand même jamais été question d’affréter un paquebot pour transporter des centaines de personnes en cabine luxe ! Toutefois, un navire de taille raisonnable, avec à son bord d’importants élus de tous les bords politiques, des Chagossiens et des journalistes locaux et étrangers est tout à fait en mesure d’effectuer cette traversée symbolique.

Ce qui se passera à la fin du périple sera invariablement intéressant à relater. Equipés de leurs liaisons satellite, les journalistes internationaux auront bien le temps de relater l’arraisonnement et l’éventuelle arrestation des occupants du navire avant de voir leurs liaisons coupées. Le monde saura ainsi vite et en détail le traitement réservé par les Etats-Unis et les Britanniques à des personnes venues réclamer leurs droits individuels et celui de leur Etat.

Si, par miracle, le navire réussit à accoster sans entrave Peros Banhos ou Salomon, le monde entier sera en mesure de constater que le retour de Chagossiens sur leur terre natale et la restitution à Maurice des îles non utilisées par la base militaire est une perspective réalisable. D’autant plus si l’Etat s’engage à protéger la faune et la flore de ces îles et d’y appliquer une politique stricte de développement durable.

A force d’avoir affaire au cynisme des Américains et des Britanniques, nous développons le même trait de caractère par rapport au combat que nous devons mener ensemble. Or, il faut ne pas nous sous-estimer. Mesurons la somme d’expertise, d’enthousiasme et de soutiens que nous pouvons mobiliser à Maurice. Réalisons qu’au-delà de nos côtes, nous pouvons tenter de convaincre 1,65 milliard de personnes à se joindre à nous.