Le rouleau compresseur s’est-il transformé en une voiture capable d’éviter un obstacle au lieu de l’aplatir? Depuis son élection en décembre, le gouvernement Lepep a peu dévié. Fort d’une victoire sans équivoque, il a jusqu’ici frappé toutes ses décisions du sceau de la légitimité populaire. Puis, est arrivé le projet de loi Good Governance and Integrity Reporting (GGIR) et l’amendement constitutionnel qui l’accompagne. L’impensable s’est alors produit. Le gouvernement a tenu en compte les réserves exprimées, aussi bien par ses adversaires politiques que par des praticiens du droit et la société civile.

Trois amendements seront apportés au projet de loi initial. A l’Hôtel du gouvernement, on affirme même que celui-ci connaîtra d’autres changements dans les jours à venir. Comment ce texte a-t-il pu connaître tant d’avatars ? La reculade s’explique principalement par la lucidité de sir Anerood Jugnauth. Le Premier ministre mesure pleinement l’humiliation que serait l’échec du vote de l’amendement constitutionnel par un minimum de 52 députés. Il a donc renoncé à un passage en force suicidaire. Préférant rassurer les sceptiques au sein de son gouvernement et amadouer ses quelques opposants loyaux au Parlement.

L’attitude du chef du gouvernement tranche radicalement avec celle de son ministre de la Bonne gouvernance. Roshi Bhadain était convaincu de tenir une œuvre juridique majeure et définitive dans le GGIR. C’est probablement ce qui explique son agacement face aux réserves exprimées par certains de ses camarades du gouvernement. Une fois l’assentiment du Conseil des ministres obtenu, c’est avec une conviction redoublée que le ministre de la Bonne gouvernance a affirmé, comme à l’accoutumée, que ceux qui le critiquent « pa kone ki zot pe koze ».

C’est avec ce même trop-plein de confiance que Bhadain a pris l’habitude d’affronter tous ceux exprimant un avis contraire au sien. Réitérant les mêmes attitudes, devenues des erreurs communicationnelles à force d’être répétées. Il y a d’abord ce monopole de l’effort qu’il semble s’arroger. Avec trois ou quatre rappels moyens – par émission de radio ou de télévision – que ses journées de travail se terminent souvent à 3h ou 4h du matin. Ensuite, Bhadain se caractérise par une rhétorique toujours binaire et souvent populiste. Qui consiste à qualifier tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui d’obscurs rétrogrades. C’est ainsi qu’il a déduit que les personnes qui s’opposent au GGIR ont, en fait, des intérêts inavouables à protéger. Au lieu de rassembler, Bhadain clive.

Cette manière de faire lui vaut déjà quelques inimitiés au sein même du gouvernement. Où quelques-uns de ses collègues entrevoient la chute du ministre doer – faiseur ? – par excellence. Tant il jongle avec une surprenante quantité de dossiers importants à la fois. Si certains au Conseil des ministres s’agacent de la posture « tire-drap » de Bhadain, d’autres s’amusent toutefois de sa méconnaissance de la notion de « temps politique ». Car il est persuadé qu’il suffit d’énoncer une solution pour qu’elle se traduise dans la réalité. La renégociation du traité Inde-Maurice, le vote du GGIR, le sort d’Iframac ou encore l’arrivée – compromise – de Jean Claude de l’Estrac à la MBC sont autant de dossiers pour lesquels la voie tracée n’a pas été suivie. Dans certains cas, les collègues de Bhadain ont même aidé à ce qu’il en soit ainsi…

Moins d’un an après son accession au poste de ministre, le volontarisme débridé de Bhadain commence déjà à lui jouer des tours. La désolidarisation silencieuse de certains de ses collègues et des dossiers bien plus difficiles à gérer que prévu sont annonciateurs d’autres changements plus sournois. A force d’agir, le ministre de la Bonne gouvernance dépasse ses collègues d’une bonne tête, rendant ainsi ses actions encore plus susceptibles d’examen et de critiques.

En ce type de ministres, les chefs de gouvernement lucides voient des « remaniés» en puissance, voire des fusibles à faire sauter en cas de réorientation majeure de leur politique ou d’alliance dictée par les circonstances. En s’entêtant à se conduire comme il le fait depuis ces derniers mois, Bhadain saura bien assez tôt dans quelle catégorie on le range.