« Leader ! Leader ! Leader! » Ce partisan était là. A aboyer dans son micro, à la gloire de son messie. Nous aurions pu être à un meeting du Parti travailliste à Triolet. Ou à un rassemblement du MSM à St Pierre. Mais nous étions à Beau-Bassin, au congrès de lancement du Reform Party de Roshi Bhadain. Une formation politique qui entend éviter les marécages dans lesquels se sont enlisés les autres partis du pays. Mais les premiers jours d’existence du Reform Party et son rassemblement initial fournissent des raisons d’être inquiet pour son avenir. Car même si la nouvelle formation a une vraie place à prendre sur l’échiquier, un homme peut tout gâcher : Bhadain lui-même.

Avant de s’intéresser à lui, il faut bien relever les quelques prouesses déjà accomplies par le Reform Party. Indéniablement, le rassemblement de ce vendredi a été un succès. Pour un parti politique dont la structure a moins de deux semaines d’existence, les jaunes ont effectué un travail impressionnant en mobilisant individuellement 600 à 700 personnes dans une salle bien aménagée et avec tous les gimmicks de ce type de rassemblements : des drapeaux brandis par les militants aux t-shirts jaunes en passant par l’écran géant. Mais au-delà de l’effort logistique et organisationnel, c’est le profil de l’auditoire – origines sociales et ethniques variées – qui augure de la capacité du Reform Party de fédérer largement.

Il y a ce qui est palpable lors d’un congrès, mais aussi ce qui est mesurable sur les réseaux sociaux et Internet. Lancées quasiment au même moment, la page Facebook du Reform Party a été « likée » par environ 13 500 personnes. Alors que celle du Premier ministre n’est suivie « que » par 18 000 personnes jusqu’ici. La page personnelle de Roshi Bhadain, alimentée et promue depuis plusieurs mois, a généré plus de 113 000 abonnements. Toutefois, au-delà des chiffres, c’est le niveau  d’« engagement » suscité par Bhadain et son parti qui est hors norme. On l’adore ou on l’abhorre. Mais dans les deux cas, on le lui fait savoir. Chaque post des jaunes cumule ainsi des centaines de likes, commentaires et partages. Et surtout, en conséquence, des demandes d’adhésion qui croissent.

Mais les bons points s’arrêtent là pour le moment. Car en analysant bien ce que fait Bhadain et surtout comment il le fait, les faiblesses apparaissent. En haut du tableau figure l’ego du personnage. L’ancien ministre a à peine trois années de politique active derrière lui. Mais pourtant, du haut du soutien qu’il suscite, il se comporte en celui qui « has it all figured out » dans un discours souffrant d’une overdose de « moi, je ». Face à ses idées arrêtées et son attitude de bulldozer, certains de ses collaborateurs le prennent avec des pincettes. Car si Bhadain sollicite volontiers l’opinion de ses interlocuteurs, c’est le plus souvent pour que ceux-ci s’alignent sur son analyse.

Ainsi, au lieu d’avoir des collaborateurs qu’il encourage à lui dire ses quatre vérités, Bhadain se comporte comme le chef d’une bande de minions aux ordres. Sinon, comment expliquer le choix calamiteux d’inviter Xavier Duval au premier congrès du Reform Party. Qu’importe les arrangements des deux hommes dans le cadre des travaux parlementaires, le PMSD incarne prodigieusement ce contre quoi les jaunes sont censés se battre.

De compromis en compromissions, les bleus se sont en effet accommodés aussi bien des excès de Navin Ramgoolam que des dérives du régime Jugnauth. Or, pour sa première sortie publique majeure, Bhadain a choisi de donner à la presse l’opportunité de retenir une image essentielle : celle de Xavier Duval et lui, bras dessus, bras dessous, en train de sceller une alliance qui ne dit pas son nom. Si c’est comme ça que le Reform Party compte incarner la rupture, il la rompt dans la continuité !

Un peu comme Duval, Bhadain a du mal à se défaire de son passé. Il a beau dire qu’il compte désormais regarder vers l’avenir, l’ancien ministre de SAJ ne peut prétendre endosser impunément l’armure du chevalier blanc. Certes, en donnant l’ordre de retirer la licence de la Bramer Bank, Vishnu Lutchmeenaraidoo a déclenché l’effet domino qui a conduit à l’écroulement du groupe BAI. Mais il n’empêche que Bhadain a été aux premières loges, notamment quand il a été suggéré à Dawood Rawat de céder son groupe contre une roupie symbolique. C’est aussi avec enthousiasme qu’il a assuré le service après-vente de la gestion de l’affaire BAI devant les caméras de la télévision nationale.

Ailleurs, c’est sur la base d’un travail effectué par les services de Bhadain que le contrat de Betamax a été résilié en 2015. Une manœuvre qui pourrait coûter au contribuable la bagatelle de Rs 2,5 milliards. Puis, il y a aussi ces « enquêtes » parallèles et nocturnes qu’il a menées aux côtés de Pravind Jugnauth et Ravi Yerrigadoo, notamment sur le contrat d’approvisionnement liant Dufry au Mauritius Duty Free Paradise. L’ancien ministre devra également s’expliquer sur la présence de Rakesh Gooljaury, l’intriguant larbin des puissants, à cette fameuse rencontre et pourquoi il l’a fréquenté assidûment pendant un temps.

Bhadain ne peut donc prétendre être exempt de reproches quand il a été lui-même un marmiton de cette cuisine qu’il dénonce avec autant de véhémence aujourd’hui. Il ne peut ni se taire, ni se dédouaner. Le leader du Reform Party doit dépasser son passé en reconnaissant les erreurs qu’il a pu commettre. En partie à cause de son trop grand zèle à suivre les desiderata de sir Anerood Jugnauth ou sa compulsion à aider son ami Pravind.

Faute avouée étant à moitié pardonnée, Bhadain peut choisir d’admettre qu’il a été un féroce rottweiler des Jugnauth qui a attaqué – parfois à tort ou pour les mauvaises raisons – à chaque fois qu’on lui a intimé l’ordre de « tchiou li ». Pendant que le chihuahua, à demi endormi, besognait dans la garçonnière d’à côté.

Le leader du Reform Party est-il capable de reconnaître ses erreurs ? Nous en doutons un peu. Tant il s’est forgé un personnage de surhomme alliant à la fois la pugnacité et l’approche « no bullshit » de SAJ ; les relents populistes du « libérateur » Navin Ramgoolam ; l’infaillibilité du « je sais tout » Paul Bérenger et l’anticonformisme d’un Donald Trump déterminé à « beat the system ». L’évaluation de la performance de Bhadain et de son Reform Party est peut-être sévère. Mais toute personne ayant pour mission de combattre les partis sclérosés et fédérer les Mauriciens désenchantés par la politique doit prêter attention aux critiques susceptibles de la (re)placer sur le droit chemin.

La voie qui pourrait mener le leader des jaunes vers le succès n’est certainement pas celle du one-man show. Or, si Bhadain a déjà attiré des milliers de personnes vers son mouvement, il lui reste encore à s’entourer d’un casting solide. Constitué de personnes d’expérience ou de connaissance. Toutes suffisamment confiantes en leurs capacités pour se permettre d’aider Roshi Bhadain à agir et penser différemment. Notamment en complémentant les faiblesses de leur leader avec leurs forces respectives.

Bhadain saura-t-il changer pour ne pas trahir la confiance que les militants jaunes placent en lui ? Il est probablement un peu tôt pour le savoir. Il n’est pas trop tôt, toutefois, pour qu’il réalise que la vitalité et la pérennité de son mouvement politique dépendront de sa capacité à ne pas reproduire les comportements et réflexes si souvent observés chez Ramgoolam, Bérenger et Duval.