C’est à se plier de rire! « Madam Speaker, as the House is aware, Air Mauritius Limited is a company listed on the Stock Exchange and governed by its Memorandum and Articles of Association and the Companies Act. It would not, therefore, be appropriate to provide the information asked for by the Honorable member ». C’est sir Anerood Jugnauth (SAJ) qui a prononcé ces phrases au Parlement, le 15 septembre 2015. Quatre mois plus tôt, Xavier Duval avait débuté sa réponse à une Private Notice Question de Paul Bérenger par plus ou moins le même préambule. Ce vendredi, quelques heures à peine après le limogeage du CEO de l’entreprise, c’est par un capitulard « mo pankor konn nanye » que SAJ a esquivé les questions des journalistes.

Étrange réponse. Étonnante attitude. A croire que le Premier ministre a oublié que l’Etat est le principal actionnaire d’Air Mauritius (AM). Et qu’à ce titre, la décision finale de nommer et de démettre le patron de la ligne aérienne nationale ainsi que l’approbation d’importantes décisions stratégiques reviennent au gouvernement. Plus particulièrement d’ailleurs à son chef.

Se pourrait-il toutefois qu’une réunion exceptionnelle du Conseil d’administration d’AM a été convoquée vendredi dernier, sans que le Prime minister’s Office ne le sache ? Ce serait surprenant. Voire même impossible. Car ceux ayant participé à la réunion de vendredi – en nombre suffisant pour s’assurer d’un quorum – représentaient tous les intérêts du gouvernement. Pourquoi donc le roi SAJ et le régent Pravind Jugnauth ont tous deux dit ne pas savoir ce qu’il s’était passé ce jour-là ?

Soyons naïfs. Admettons que SAJ et Pravind Jugnauth ont seulement été informés de la tenue d’une réunion exceptionnelle du conseil d’administration d’AM. Sans qu’il leur soit précisé la nature des décisions à prendre. Peut-on réellement penser qu’Arjoon Suddhoo, le président de l’entreprise ainsi que les directeurs présents ont décidé de démettre Pillay de ses fonctions en toute autonomie ? Impossible d’imaginer un tel scénario !

Quelqu’un a donc bien été informé. Est-ce le Premier ministre ? Ou son régent, Pravind Jugnauth ? Dès lors, il est permis de se demander si les co-chefs de l’exécutif ont débattu de l’opportunité de licencier Pillay. Ou est-ce que Pravind Jugnauth a donné l’ordre d’éjection sans consultation avec le chef du gouvernement ? Rendant ainsi tout à fait crédible le « mo pankor konn nanye mwa » de SAJ.

Savoir quoi d’ailleurs ? Car il faut se demander de quelle manière le problème a été présenté à celui qui – au gouvernement – a entériné la décision de licencier Pillay. A-t-on précisé à Pravind Jugnauth ou à SAJ qu’à choisir entre le CEO et l’Executive Vice President Balakrishna Seetaramadoo, c’est ce dernier qui doit rester ? Ou a-t-on maintenu le flou autour de la défiance du CEO à l’égard des directives données par le conseil d’administration ? Dépendant de la vérité, quelqu’un au gouvernement est coupable par ignorance ou formellement complice de ce qui s’est passé à AM.

Ce qui nous amène à la question fondamentale : Pillay pouvait-il recevoir des directives du conseil d’administration sur la manière dont une procédure disciplinaire doit être gérée par la direction? La lecture du rapport annuel 2015-2016 d’AM et des attributions du Staff Committee du conseil d’administration ne permet pas d’en être certain. Les fonctions de ce comité comprenant surtout les « selection, recruitment, appointments, promotion, restructuring and other related exercises », les « terms and conditions of service » et aussi les « industrial relations, policies and practices ». Aucune référence explicite aux procédures disciplinaires.

Prenons toutefois de la distance d’AM. Ce qui s’y est produit constitue-t-il un cas isolé ? Au moment où Roshi Bhadain nous bassine avec son Code of Corporate Governance censé mettre de l’ordre jusque dans les directions des grands groupes, des dizaines de state owned enterprises et corps para-étatiques pâtissent des caprices de leurs conseils d’administration ou de la soumission de leur direction. Voire de la conjonction des deux !

AM est emblématique. Le parcours et la personnalité de Megh Pillay font qu’il est apprécié des journalistes. C’était donc entendu que son limogeage déclenche une tempête médiatique. Mais pour un Megh Pillay que les journalistes et l’opposition défendent à l’unisson, combien d’autres Megh Pillay se font-ils piétiner quotidiennement? Par de piètres nominés politiques – pouvoiristes ou corrompus – au sein d’institutions où les principes de la gouvernance sont systématiquement bafoués.

SAJ et Pravind Jugnauth ne peuvent prétendre « pa konn nanye », là aussi. Comme pour Navin Ramgoolam avant eux, leurs nominés politiques contribuent activement à gangrener de nombreuses institutions. Le mal est tel que le pansement d’un nouveau code de gouvernance ne suffira pas. Seules des amputations seront efficaces. Les Jugnauth n’en feront rien toutefois. En effet, si les Premiers ministres sont interchangeables, leur comportement et leurs travers demeurent étonnamment similaires… et tristement prévisibles. Comme le départ forcé de Megh Pillay.