Prenez deux petites îles coralliennes. Ajoutez-y un calendrier qui fait coïncider les 50 ans de notre indépendance avec la préparation de la prochaine étape de la bataille – juridique – sur les Chagos. Saupoudrez généreusement d’attachement à l’intégrité territoriale. N’oubliez pas une pointe de [res]sentiment anti-Inde. Faites ensuite revenir avec du doute fraîchement cueilli auprès des médias de la Grande Péninsule. Bon appétit, vous pouvez déguster votre plat du jour : le pas si goûteux «on a vendu Agaléga».

Toute information n’est valable et appréciable que dans un contexte. Or, à Maurice, l’emballement médiatique de la semaine dernière au sujet de la mise en place d’une «base militaire» à Agaléga provient d’une lecture superficielle de ce qui a été publié dans la presse indienne. Mais aussi, d’une certaine méconnaissance de ce qu’il se passe à Delhi.

Tout est parti d’une volée d’articles parus dans la presse indienne au sujet du partenariat entre la Grande Péninsule et les Seychelles portant sur la construction d’une piste d’atterrissage, d’un quai ainsi que d’un poste pour les garde-côtes seychellois. Au fil des articles, ces installations ont vite été qualifiées de «base militaire». La durée de l’accord de coopération, 20 ans, a été présentée comme un bail au profit de l’Inde. A tant d’imprécisions s’est ajoutée une autre : le partenariat Inde-Seychelles est en tout point similaire à celui que la Grande Péninsule a conclu avec Maurice.

La presse indienne, relativement nationaliste, aime présenter son pays comme avançant sur le terrain militaire et rivalisant avec ses voisins les plus puissants : la Chine et la Russie principalement. C’est ainsi que Times of India annonçait en juillet 2012 que Maurice avait offert la souveraineté d’Agaléga en échange du statu quo sur le traité fiscal Inde-Maurice. Ce qui avait déclenché l’ire d’Arvin Boolell, alors ministre des Affaires étrangères. Il avait rectifié «l’information» dès le lendemain. En 2015, c’est le Chief of Staff des Seychelles People’s Defence Forces, Michael Rosette, qui s’est fendu d’un cinglant démenti autour de l’existence d’un bail au profit de l’Inde sur l’île de l’Assomption.

La presse indienne «embellit» volontiers les accords de son gouvernement. Ou alors privilégie l’interprétation généreuse des deals par les fonctionnaires de Delhi. La signature d’une version renégociée du pacte Inde-Seychelles, le 27 janvier, n’a pas échappé à la règle. Les hauts fonctionnaires et les politiques de Delhi n’ont probablement pas manqué  d’argumentaire marketing pour ce coup diplomatico-militaire.

D’une part, en scellant le deal avec les Seychelles, l’Inde a damé le pion à son rival chinois, qui espérait installer une base militaire sur une des îles des Seychelles. D’autre part, cet accord étant le dernier signé sous le mandat du Foreign Secretary Subrahmanyam Jaishankar, les principaux médias indiens en ont probablement rajouté une louche. Afin de mieux souligner la dernière contribution de ce grand commis de l’Etat indien.

A Maurice, c’est sans tenir en compte ces éléments de contexte qu’on a, à nouveau, conclu que le gouvernement a sournoisement cédé la souveraineté du pays sur Agaléga. L’inquiétude des habitants de l’archipel aidant, les accusations de trahison ont à nouveau fleuri à l’encontre de Pravind Jugnauth.

Face à l’irruption de ce sujet dans l’actualité, le silence de Paul Bérenger est éloquent. Non pas qu’il ne s’y intéresse pas – le leader du MMM parle avec passion et à propos de la question de la souveraineté. Mais plutôt parce que Bérenger a probablement mesuré l’inutilité de la polémique actuelle.

A notre connaissance, le leader du MMM fait partie des responsables de l’opposition à avoir été «fully briefed» par la diplomatie indienne des tenants et aboutissants de l’accord Inde-Maurice sur Agaléga. Il n’y avait donc rien d’étonnant à entendre Bérenger dire, dès mai dernier, que ce que fait l’Inde dans l’archipel n’est ni «inquiétant» ni «anormal».

Le problème toutefois, c’est que malgré les explications fournies par Pravind Jugnauth ou son ministre Mahen Jhugroo, la suspicion continue à planer sur les implications de ce partenariat. Car, comme dans le cas des Seychelles, l’Inde est résolument opposée à la publication des termes et conditions du pacte entre nos deux pays.

On peut comprendre, comme pour les accords commerciaux, que Delhi ne souhaite pas révéler les fine prints de ses deals afin d’empêcher ses rivaux – dont la Chine – de surenchérir sur leur offre. Cet argument, pourtant valable sur le terrain de la diplomatie et de la géostratégie, ne vaut néanmoins strictement rien auprès du Mauricien lambda. Qui a la conviction qu’on lui cache quelque chose.

Jusqu’à ce que l’Inde complète les infrastructures promises à Agaléga et qu’on puisse en constater le fonctionnement au quotidien, aucune assurance ne sera suffisante. D’ici là, et devant la certitude que l’accord Inde-Maurice ne sera pas rendu public, il faudra bien attendre. En corrigeant un dicton au passage : ignorance is not bliss.