Janta. En hindi, le mot signifie « le peuple ». Si ici, nous avons eu Vire Mam, la campagne électorale menant à la victoire éclatante de Narendra Modi en mai 2014 avait, elle aussi, été marquée par un slogan accrocheur : « Ab ki baar Modi Sarkaar ». Soit : « cette fois-ci, ce sera le gouvernement de Modi ». Si on s’en tient au nom de l’alliance actuellement au pouvoir à Maurice, on peut aussi dire : « Ab ki baar janta sarkaar ».

En surface, le gouvernement par le peuple est la situation idéale. La vraie démocratie. En apparence seulement. Car  d’Aristote à Chanakya, les grands penseurs de la politique se sont toujours méfiés du gouvernement de [ou par] la rue. A Maurice, et depuis les élections, ce gouvernement-là aurait déjà fait pendre haut et court Navin Ramgoolam, dès le jour de son arrestation. Résilié des dizaines de contrats liants l’Etat à des protégés – ou non – de l’ancien régime… au prix d’indemnités astronomiques. Ce gouvernement-là aurait également avalisé d’importantes hausses d’une série de prestations sociales, précipitant nos finances publiques dans le rouge.

Heureusement, cela ne s’est pas passé. Ce qui s’est produit, par contre, c’est un alignement de l’action gouvernementale sur ce qui a constitué l’essence du vote exprimé le 10 décembre dernier : un rejet de Navin Ramgoolam et des dérives caractérisées de son dernier mandat. C’est donc tout naturellement que le gouvernement Lepep a mis dans sa ligne de mire une série de symboles : allant de la fortune de Navin Ramgoolam aux contrats de ses proches, en passant par les terrains fort généreusement octroyés à quelques heureux élus.

Au passage, le gouvernement Lepep forge un cas d’école. Sa période de grâce de 100 jours, qui se termine la semaine prochaine, n’a pas été marquée par une flopée d’annonces visant à doper le budget des ménages ou concrétiser une quelconque promesse de plein emploi. A part la revalorisation de la pension de retraite universelle, les premiers mois de ce gouvernement ont été placés sous le signe du redressement. Les moins indulgents utiliseront peut-être plutôt le mot « revanche ».

Il y a une logique à cette politique d’entrée de mandat. Car plus le gouvernement ou les institutions qu’il commande creusent, plus un sentiment populaire gagne le pays : « mais que se serait-il passé si nous avions reconduit Navin Ramgoolam au pouvoir ? » Janta retient son souffle semaine après semaine. A chaque fois qu’il découvre une malversation alléguée, une opération douteuse, un nouveau squelette dans un placard… ou un coffre. Fasciné par la profondeur du trou qui est creusé, janta demande qu’on creuse davantage.

Ce qui crée une situation assez invraisemblable. Le feel good factor qui s’est installé dans le pays depuis le 11 décembre 2014 trouve ainsi essentiellement son origine non pas dans les avantages sonnantes et trébuchantes que le gouvernement consent à la population. Mais dans les résultats produits jusqu’ici par la politique systématique de  récurage des actions du Premier ministre précédent et de son régime.

Janta est toutefois fort prévisible. Il se satisfait pour le moment du nettoyage à grande eau des écuries de Ramgoolam. Mais même si l’opération dure encore longtemps – ce qui sera le cas –, la population s’intéressera bien assez vite aux chevaux et au bétail qu’accueilleront ensuite ces écuries. Si l’assainissement de l’espace public et de ses acteurs demeure un pan fondamental de la politique de ce gouvernement, inévitablement, la population réclamera qu’on lui décline concrètement les autres.

Cela commencera dès le 23 mars prochain, lors de la présentation du premier budget de ce gouvernement. Abruptement, le centre d’intérêt de janta se focalisera alors nouveau sur l’essentiel : sur lui-même. Chaque personne qui se réjouit actuellement du nettoyage entrepris par le gouvernement recommencera à se demander ce que celui-ci fait pour lui, son conjoint, son enfant, son entreprise ou son village.

Car à janta, on a promis ni plus ni moins qu’un deuxième miracle économique. Déraisonnable dans l’âme, il exigera bien assez vite du gouvernement qu’il commence à tenir sa promesse. Peu importe si on lui offre alors les têtes de Soornack, de Ramgoolam et de leurs proches comme amuse-bouche. Car janta aura vite oublié qu’il a voté contre Ramgoolam, il se souviendra seulement qu’il a choisi le camp de ceux qui disent être capables d’accomplir un miracle. Si ce camp-là renie sa promesse, il découvrira dans cinq ans une autre facette de janta : sa rancune.